Les signes que vous avez passé trop de temps à Berlin

Aujourd’hui, nous nous sentons d’humeur philanthrope. Imaginons que pour une raison quelconque, vous vous trouviez dans l’obligation catégorique de retourner en France, a fortiori à Paris. Même si cette astreinte se révèle n’être effective que sur une durée limitée, vivre à Berlin laisse quelques séquelles. Nous nous sommes donc dit que la connaissance des symptômes vous rendrait plus à même de prendre les mesures qui vous sembleront adéquates (la meilleure étant bien entendu un aller simple fissa pour la capitale arm aber sexy).

1) Prendre le RER vous a fait friser la crise d’apoplexie. Après avoir scrupuleusement scanné l’endroit, ravalé votre déjeuner (mécanisme de réjection suivant logiquement la comparaison effectuée par votre encéphale entre le S-Bahn et les véhicules made in SNCF), vous vous êtes consciencieusement assise sur le siège qui vous semblait le moins enclin à une culture de nouvelles bactéries. Votre posture laisse supposer que vous avez un balais enfoncé jusqu’au cou ou que vous tentez présentement de faire fonctionner vos cuisseaux comme si vous vous situiez au-dessus des chiottes du Berghain, vos phalanges sont blanches à force de se crisper sur votre sac, la sueur perle sur votre front. Vous vous forcez à ne pas laisser votre regard vagabonder autour de vous, sous peine de fibrillation.

Dimanche. 15 heures. Ligne  2 du métro. Bondée. Vous fondez en larmes (pour peu que vous ayez oublié de valider votre titre de transport par inadvertance, et la liquéfaction spontanée vous guette). Votre psy récemment embauché vous diagnostiquera agoraphobe, puis vous demandera comme ça, à brûle pourpoint:  « Et sinon, vous avez servi dans l’armée ? ». À votre réponse négative et votre regard interrogateur, il renchérira, sur un ton bien trop rassurant pour être parfaitement honnête : « Oh non, je demande juste ». Ce qui ne l’empêchera pas, une fois que vous aurez vidé les lieux, de griffonner sur votre dossier : « Importants troubles de stress post-traumatiques. Peut-être Alep. Déni. Considérer l’augmentation des doses de Valium ».

 

2) Vous avez failli vous évanouir à la vue des prix de Carrefour. Vous n’avez même pas osé poser le pied dans un Monop’. La simple idée d’une carte de restaurant parisien vous donne des hauts-le-cœur. Du coup, sur le conseil particulièrement inspiré de votre psy, vous traînaillez pendant des heures comme une âme en perdition chez Lidl. Ça vous calme.

 

3) Assise avec des amies dans un café de Beaubourg, l’esprit feignant la nonchalance malgré la panique provoquée par l’inéluctabilité de l’addition du cappuccino hors de prix, vous avez retrouvé trois cachetons d’ecstasy en fouinant dans votre portefeuille. Ça tombe bien, vous n’aviez rien prévu ce soir. Et en traversant le passage souterrain de la fraîchement rénovée Châtelet – Les Halles*, la première pensée qui s’est présentée à votre esprit fut : « Dis donc, ça doit craindre de passer par là sous drogue ». Mémo personnel : en tirer les conclusions qui s’imposent sur la légitimité de l’adjectif « récréatif » accolé au mot « usage ».

*passage empli de lumières et musique psychédéliques, thérapies « douces » sûrement considérées par l’architecte en chef comme un moyen de calmer les populations sauvageonnes hantant généralement ce lieu. Nous doutons néanmoins de son efficacité.

4) Vous écoutez Radio Eins en boucle, envers et contre tous. Vous matez Arte avec une régularité obsessionnelle et inquiétante. La Flûte Enchantée n’a plus de secret pour vous. Vous vous passez Rammstein ou Seeed pour vous endormir (cette dernière révélation a définitivement convaincu votre psy que vous étiez un agent infiltré du Mossad. Et d’augmenter les doses de Valium).

5) Vous pistez les kebabs comme une addict en crise, êtes parcourue de spasmes incontrôlables à la vue du prix d’un falafel, recrachez vos intestins dès la première bouchée. Kotti Gemüse Kebab, wo bist du denn??

6) Vous trouvez les mecs dramatiquement moches. Vous trouvez les filles dramatiquement belles. Vous pensez dramatiquement à vous convertir au Lesbianisme.

 

6) Conséquence du symptôme précédent, vous avez recouvert vos murs de posters représentant Daniel Brühl, Max Riemelt, Christopher Waltz, Michael Fassbender et même Till Schweiger. En toute logique, vous matez en boucle Inglorious Basterds, Herr Lehmann, Die Welle, Der Himmel über Berlin, Good Bye, Lenin! (et Captain America – Civil War pour la forme), votre peluche fétiche serrée contre votre poitrine, des sanglots entrecoupant votre récitation autiste des dialogues, le canapé jonché de mouchoirs usagés. Vous êtes un peu « Bridget Jones au pays de la Bratwurst ».

 

7) – Vous raccrochez tout bonnement à la gueule de l’une de vos potes qui vous proposait une soirée au Bus, avant de la défriender mentalement de Facebook.

– Vous lancez un regard mi-condescendant mi-désespéré à une pote qui vous proposait d’aller au Wanderlust, et changez de sujet. Mais vous la défriendez mentalement également.

– Dans un souci d’altruisme, une autre pote encore moins avisée vous propose de vous rendre à la Concrete, parce que « Bon, ça vaut bien le Berghain ». La provocation de trop. Vous la mordez à la jugulaire.

 

8) À table, vous ne pouvez réprimer un rictus dégoûté quand votre mère vous apporte un pot au feu. Vous vous êtes surprise à rechercher sur Google : « restaurant+veggie+paris ». Vous étudiez scrupuleusement et suspicieusement la composition de vos produits de beauté (et d’ailleurs, vous penser sérieusement à ouvrir un canal de go-fasts afin d’importer directement « gamme verte » DM et Berliner Kindl).

 

9) Vous êtes submergée d’une incompréhension paniquée lorsque le charmant jeune homme qui vous a accostée il y a deux semaines, vous a payé un verre, puis un autre, vous a envoyé plein de textos emplis de jolis mots, vous a emmenée au resto et au cinoche, essaie enfin de vous embrasser. Et là, par contre, vous réagissez en bonne française :

 

10) Il vous a fallu quelques jours pour faire le lien entre regards chelou/libidineux et votre tenue mini short ou legging.

 

11) Vous ne comprenez pas l’humour. Pour peu que vous vous entreteniez avec un anglais et votre conversation pourrait s’intituler « Beckett, le retour ». Courage.

Article originel sur Die Frenchies.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *