#VendrediLecture au féminin – Ursula, Nnedi, Hiromi, Virginie et Reni

Si, lors d’un épisode de gargarisme devant l’ampleur de votre bibliothèque, vous avez failli faire une syncope en réalisant que seulement trois autrices se battaient en duel dans une jungle comptant des centaines d’auteurs, cet article est pour vous. (Presque) toutes les semaines sur Instagram, la rédac’ de Girlshood vous propose un livre écrit par une femme, ainsi qu’une mini critique que nous espérons assez pêchue pour vous exciter le palais littéraire. Sympas que nous sommes, tous les mois, nous vous répertorions cinq de ses posts dans un même article. Sur ce, bonne découverte et n’oubliez pas : lisez les femmes !

1/ “La Main Gauche de la Nuit” de Ursula K. Le Guin, ou “L’homme qui n’aimait pas les femmes – ni les hommes-femmes”.

Au panthéon des incontournables de la science-fiction, “La Main Gauche de la Nuit” tient une place de choix : le livre est en effet reconnu comme un milestone en même temps qu’une étrangeté.

En plus de porter aux nues les codes du genre, l’ouvrage tire son succès de l’ambisexualité en cycle du peuple Gethenien et de ses conséquences sociétales, politiques et culturelles. En immergeant un être unisexe dans ce monde fluide, Ursula Le Guin interroge nos biais de genre, leurs conséquences communicationnelles ou encore les implications psychosociales violentes d’une « libido permanente ». Mais – étonnant revers de médaille -, le livre pêche aussi par le regard masculiniste et héthéro-centré du personnage principal Genly Ai. Confronté à une espèce humaine ambisexuelle, il ne peut s’empêcher de la considérer selon ses modèles appréciatifs fortement genrés. Mais voila : ces appréciations affublent toujours le féminin d’un univers verbal au cliché affligeant : mollesse, bavardage, fourberie, secret…

Nous nous sommes demandées si cet aspect du personnage était une nécessité narrative. D’une certaine manière oui, car Genly évolue, grandit et se complexifie au contact d’Estraven, le.la véritable héros.ïne de l’histoire (dont la fin brutale, presque punitive, questionne un autre point brûlant du livre : la norme hétérosexuelle). Mais c’est trop peu, le négatif restant fondamentalement l’apanage du féminin ; et il est à parier que via ces remarques pénibles et inutiles s’expriment les biais inconscients de l’autrice. Dommage, mais compréhensible : rappelons que le livre a été publié en 1969.

Faites-vous donc votre avis et jetez-vous sur ce bijou de poésie (la traversée des montagnes du Dromnor, sublime), puisant autant sa force de son avantgardisme que de ses limites. Ô combien fascinant il serait d’en avoir une version  moderne, où un être unisexe débarrassé des carcans de rôle genré se confronterait à un peuple ambisexuel…

 

2/ “Qui a peur de la mort” de Nnedi Okorafor : “My Mercy Prevails Over My Wrath”

“Il y a plus d’imagination dans une page de Nnedi Okorafor que dans bien des cycles de fantasy” : c’est ainsi que Ursula K. Le Guin (voir notre #vendredilecture #1) présente l’oeuvre de Nnedi Okorafor, légitimement adoubée par l’une des plus grandes autrices de sciences-fictions.

Le pitch : dans une Afrique post apocalyptique où la guerre continue de faire rage, Onyesonwu, enfant du viol rejetée par sa communauté, se découvre des pouvoirs extraordinaires qui la conduiront à confronter son histoire et à ébranler les fondements de son pays.

“Qui a peur de la mort” est un livre dont transpire une colère parfois suffocante : colère face aux hommes, colère face aux carcans sociétaux, colère face à la violence des rapports humains… C’est un livre de fureur abordant frontalement les stigmates du patriarcat africain, l’excision (et le rôle des femmes dans sa pratique), le viol, le métissage, la sorcellerie… Onyesonwu est une boule de nerfs, de muscles et d’émotions dont la vie teste en permanence l’humanité – mais dont les dernières paroles comprennent le très beau : “je ne te hais pas. Plutôt mourir” -. C’est un ouvrage qui refuse de pleinement se livrer, quitte à paraître bizarrement achevé (les mascarades, le combat contre le père, la fuite d’Onyesonwu, la grotte aux araignées, le livre de la fin…). C’est aussi un livre de défi, dont le titre même provoque fièrement cette atmosphère mortifère régnant en maître sur son histoire. Plongez-vous dans ses puissants méandres quitte à vous retrouvez submergé.e, avant de pouvoir en apprécier la version série que G.R.R. Martin – rien que ça – prépare actuellement pour HBO.

 

3/  “Fullmetal Alchemist” de Hiromi Arakawa, ou « le cauchemar de Newton »

Difficile de considérer qu’au sein de l’environnement plus que masculin du manga, l’une des plus belles pépites a été rédigée par… Une femme. Hiromi Arakawa est en effet l’autrice du “Fullmetal Alchemist”, un incontournable du genre.

“Fullmetal Alchemist” est un des meilleurs mangas mainstream que le Japon nous a offert. En plus de déployer un scénar qui vous tiendra en haleine tout au long de ses 27 volumes, le livre traite d’un spectre étendu de sujets dont la complexité les place généralement en marge de la BD grand public. Outre le questionnement du bien-fondé de l’expansionniste, du génocide et de la réparation, du mysticisme et de la transgression, le manga pose l’une des plus imposante réflexion de la popculture sur les dérives du scientisme. L’alchimie est une allégorie à paillettes de la science, utilisée pour asseoir un pouvoir autoritaire sous couvert d’ordre, pour mener à bien des génocides en même temps qu’améliorer le quotidien de la population, pour étendre les horizons humains dans le meilleur et dans le pire. La quête de la Pierre Philosophale des deux frères Elric, “alchimistes d’état”, est un parcours initiatique voué à ébranler leur certitude face à une science toute puissante récupérée par une structure totalitaire.

Surtout, “Fullmetal Alchemist” renferme l’une de nos favorites héroïnes de manga : Olivier Amrstrong. Modèle d’überfrau exerçant ses fonctions d’une main de fer dans un gant d’airain, d’une droiture et intransigeance monomaniaques, Olivier déploie une philosophie de la force effrayante mais qu’elle a le bon ton de baser sur des années d’expérience et d’observation. Cette probité « éthique » lui permet de ne pas craindre le sacrifice tout en sachant s’effacer au profit du groupe, d’inspirer une loyauté sans faille chez ses soldats tout en les forçant à la réflexion propre. Elle est également celle qui pousse Smith à rejoindre l’armée d’Amestris, dont elle espère que le métissage et l’intelligence feront éclater les mentalités rétrogrades militaire de l’intérieur. À lire et relire absolument.

 

4/ « King Kong Théorie » de Virginie Despentes, le féminisme à coups de dynamite

Mouvement MeToo, Women Marches, popularité croissante de partis d’extrême droite ayant en commun le retour de la femme au foyer…C’est à l’aune d’une année 2018 chargée que nous mesurons l’importance de relire l’un des textes français des plus percutants sur la question du féminisme et de la domination patriarcale : l’intense « King Kong Théorie » de la plus grande autrice française actuelle (masculin et féminin confondus) : Virginie
Despentes.

Premier essai de l’autrice, « King Kong Théorie » part d’un postulat simple et extrême, mais dont la dure évidence et la justesse implacable s’installeront durablement à mesure que vous y réfléchirez : le système capitaliste impose le contrat social suivant : les hommes acceptent de soumettre leur corps (vie en tant de guerre, force de travail en temps de paix) à un système de contrôle (une minorité d’autres hommes), en échange du contrôle sur le corps des femmes. Let it sink in…

Prenant comme objets de travail le viol, la prostitution et la pornographie, Virginie Despentes nourrit, démontre et réfléchit sa problématique avec une probité intellectuelle et une violence littéraire qui font beaucoup de bien, où King Kong fait office de chaos salutaire d’avant genre. Un essai dont la logique et la puissance vous obligent, sinon à vous positionner, du moins à profondément questionner vos propres motifs de réflexion. Comme la dynamite de Nietzsche explosait le système de morale chrétien, King Kong Théorie exp(l)ose les fondements du patriarcat capitaliste, et nous rappelle au passage ce que doit être le féminisme : pas un « réaménagement de consignes marketing, mais une aventure collective pour les femmes, pour les hommes et pour les autres (…). Il s’agit bien de tout foutre en l’air ». À bon.ne entendeur.se…

 

5/ « Why I’m no longer talking to white people about race » de Reni Eddo-Lodge

“Être blanc, c’est être humain ; être blanc, c’est universel. Je ne le sais que trop, car je ne suis pas blanche”

En 2014, une brillante activiste de 24 ans postait sur son blog un texte simple, concis et percutant expliquant pourquoi elle, femme noire, n’évoquerait plus la question du racisme avec des personnes blanches. Peut-être ne se doutait elle pas que son texte allait déclencher une petite révolution : 3 ans plus tard, le billet est en effet devenu un livre qui, en plus de caracoler en tête des ventes anglaises, a lancé un débat national dans un pays déchiré par le vote du Brexit.

Édité en France sous le nom « Le racisme est un problème de blancs » (approuvé par son autrice), « Why I’m no longer talking to white people about race » de Reni Eddo-Lodge appuie exactement là où ça fait mal : en effet, l’ouvrage
fonctionne comme un miroir nous obligeant, collectivement et personnellement, à nous regarder en face quant à la réalité d’un racisme institutionnalisé comme bras armé d’une société capitaliste patriarcale. Pour se faire, les sujets d’étude ne manquent pas : l’effacement des populations noires de l’Histoire anglaise, les retors mécanismes du “privilège blanc”, le lien entre couleur de peau et classe sociale via l’exploration de la politique d’aménagement londonienne… Ou encore les casseroles racistes de certains courants « féministes ».

Bien que centré sur l’Angleterre, avec son passé et ses concepts qu’il serait dangereux d’appliquer sans filtre au contexte hexagonal (comme certain.e.s s’évertuent à le faire avec les sociologies américaines), « Why I’m no longer talking to white people about race » offre des pistes de réflexion plus que légitimes sur la société française dans son ensemble. Un véritable ouvrage intersectionnel, dont la lecture ne peut être que bénéfique.