Les génies du digital – Yes, You’re Racist

Nous avions choisi de ne pas trop faire mention de la manifestation terroriste de Charlottesville. Une « revue du web » en mémoire de Heather D. Heyer peut-être, mais rien de plus. Parce qu’il vous suffit d’ouvrir n’importe quelle app d’information pour être littéralement noyé sous la folie du monde. Parce que les lurons de ce weekend sont sûrement ravis de la porté médiatique que leur petit virée est en train de leur procurer. Parce que, comme le faisaient remarquer certains internautes, ce genre de sauterie se tient régulièrement aux USA. Et parce que nous étions tout simplement fatigués, fatigués de l’accumulation d’horribles nouvelles, fatigués de notre rage impuissante alimentée par notre scrolling compulsif et inutile. Et puis le compte Twitter « Yes You’re Racist » est venu à notre connaissance; nous avons pensé qu’il serait bien dommage de ne pas lui accorder un article, ne serait ce que parce qu’il offre une intéressante conclusion à cet affligeant weekend.

Nous n’allons pas vous assommer d’un déroulé PowerPoint relatant les événements de vendredi soir et de samedi à Charlottesville. Vous êtes sûrement au courant qu’une « manifestation » visant à protéger la statut d’un « héros » sécessionniste et plus largement la « culture blanche européenne » (expression rigolote dans la bouche de ces messieurs, à qui nous rappellerons que l’Aufklärung, mot cher à une langue qu’ils doivent affectionner, est un pilier de la culture européenne – et a fortiori de la « culture blanche européenne », whatever the fuck this nonsense means –), ayant abouti à la mort d’une femme et à des dizaines de blessés. Nous nous permettrons seulement de vous diffusez cette vidéo – n’hésitez pas à la montrer à vos potes rechignant à comprendre ce qu’est le « privilège blanc » -:

*Sound on* Another great example of white privilege. Black and Brown communities are over-policed and their residents are often in fear of being harassed, framed, assaulted and killed by the police for simply existing. Yet here we have a group of white people (and White Nationalists aka White Supremacists no less) physically pushing back on police. No violence was done by the police. Now think back to Ferguson. Or Standing Rock. Or any given day in a poor community of color. This video is what it looks like to be handled with white kid gloves. But of course it's not surprising when you remember that the biggest police unions endorsed Trump while David Duke (KKK leader) praised Trump yesterday and said that they are "fulfilling the promises of Donald Trump." This video is a reminder of why white people (who are able) need to be in the streets in solidarity with People of Color. Because the difference of how an all-PoC protest is treated, vs a racially mixed one vs an all-white one (even of White Supremacists) is stark and predictable. White folks. We need to be consistently showing up and putting ourselves on the line. People's lives and freedoms depend on it. #charlottesville

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Ici, de braves jeunes hommes bousculent littéralement la police américaine, corps d’état se faisant généralement plus remarquer pour ses débordements de violence que pour son stoïcisme chevronné. En somme, si ces manifestants avaient été des représentants du « Black Lives Matter », nous ne donnerions pas cher de leur peau. Voilà ce qu’est le « white privilege », en action et en technicolor s’il vous plait.
Une autre caractéristique propre aux mouvances suprémacistes réside dans la capacité à se plaindre de privations chimériques. En effet, jusqu’à preuve du contraire, ces individus ne se sont jamais vu refuser l’entrée de l’armée américaine à cause de leur genre; ils ne se sont jamais faits attaquer dans la rue à cause de leur religion; le président américain actuel n’a pas été élu en lançant une cabale contre leur existence; ils ne sont jamais sortis de chez eux la peur au ventre de se faire shooter par la police; ils n’auront jamais de difficulté à se faire embaucher pour cause de prise de contraceptif… Les exemples sont légions.
Conséquence de notre précédent argument: ces faux opprimés mais vrais privilégiés présentent une sainte horreur de subir les conséquences de leur faits et propos – il suffit d’observer les réactions à la récente affaire du mémo sexiste Google -. Rappelons-leur néanmoins que le principe what goes around comes around est sensé s’appliquer avec une cécité juste, implacable et quasi mathématiques; si la culture patriarcale refuse que ses petits rejetons y soient exposés, d’autres veillent à rétablir l’équilibre universel: « Yes You’re Racist » en fait partie.

« Yes You’re Racist » est un résident Twitter s’étant donné pour mission, comme son nom l’indique, de dénicher le racisme et de l’exposer sur les médias sociaux. Nous vous laissons imaginer l’activité frénétique du compte depuis près de 72 heures, encourageant à partager les photos des manifestants de Charlottesville pour ensuite trouver l’identité (« Si vous reconnaissez un des nazis qui a défilé à Charlottesville, envoyez-moi leurs noms/profils et je les rendrai célèbres »). Malin, le détenteur du compte ne franchi jamais la ligne rouge du « doxxing » (pratique chère à Anonymous visant à afficher les informations personnelles en ligne contre la volonté des individus concernés): si les noms sont indiqués, ce n’est pas le cas d’informations sensibles comme l’adresse personnelle. Les photos et identités sont ensuite partagées au maximum par des internautes ayant peut être l’impression d’enfin avoir un poids contre une population nazie toujours plus détendue quant au partage de ses positions idéologiques. Affaire à suivre, mais cette campagne a déjà eu pour conséquences les chouinements d’un Peter Cvjetanovic « dévasté de voir sa photo en une du Guardian », la désertion des réseaux sociaux de plusieurs « white supremacist », un licenciement et la mise en lumière des liens renforcés entre certains officiels du parti républicain avec ces mouvances extrémistes.

Le caractère éthique de ce type de campagne est bien entendu discutable: des voix s’élèvent contre des pratiques « à l’encontre de la liberté d’expression » – voir même du principe démocratique -. En somme, « ce n’est pas parce que vous n’êtes pas d’accord qu’il faut les exposer aussi violemment ». C’est exact. Ce qui est aussi exact, c’est que démocratie (qui, juste pour rappel historique, a tendance à crever par abus d’elle-même) et liberté d’expression ne sont pas synonymes de déresponsabilisation. Noirs, juifs, femmes, arabes, chinois, gays… Nous n’avons pas la chance de changer notre identité quand cela nous arrange. Nous serons toujours noirs, arabes, femmes, dans un monde qui nous le rappellent parfois violemment. Il doit donc en être de même pour ces manifestants: on ne peut pas se revendiquer nazi le dimanche sans voir tambouriner à sa porte les conséquences d’un tel parti pris le lundi (à moins de sortir d’un club SM chelou). Alors oui, « offrir en pâture » des individus à la vindicte populaire, ce n’est pas bien; sauf dans le cas de nazis.

Clôturons cet article par une note tirée de notre chère pop-culture, à savoir les propos du lieutenant Aldo Raine, héros du génial Inglorious Basterds: « le problème des nazis, c’est qu’ils enlèvent leur uniforme après la guerre. Et ça, je ne peux pas le supporter. Alors je leur grave une croix gammée sur le front, histoire de pouvoir les reconnaître ». Sans en venir à des pratiques aussi colorées, de réelles conséquences doivent poursuivre les individus se revendiquant de ce type de théories génocidaires. C’est ce que réalise à son niveau « Yes You’re Racist »: dans un monde qui se tue à nous faire croire que toutes les opinions se valent et où certains sont promptes à oublier la porté de leurs mots et actes, il fait en sorte que nous n’oublions pas.

Bonus: la réaction de Barack Obama, classe et belle comme à son habitude:

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