Y a quoi dans la tête des filles?

BERNARD Emile,1888 - Madeleine au Bois d'Amour (Orsay) - Detail 3

Tout le temps Souvent Parfois, en tant que fille, en tant que femme, on se sent beaucoup un peu seule. Un peu comme les ados. On aime bien dire des ados qu’ils sont très égocentrés, tournés vers leurs petits problèmes de boutons et de untel a dit que j’ai dit que mais il est allé répéter à l’autre que donc NON JE N’IRAI PAS AU COLLEGE DEMAIN TU PEUX PAS M’OBLIGER CONNASSE pardon maman je voulais pas t’as racheté des frosties ? On dit qu’ils ne voient pas plus loin que le bout de la cour du collège (mon chéri tu as entendu parlé des prépa PC et BCPST ? Vaaaaachement bien… Mais si regarde la brochure je te dis) et ne s’intéressent qu’à leur petit cœur fragile et aux questions existentielles qui s’y posent, en étant persuadés qu’ils sont les seuls à se les poser. Les seuls à avoir une bite qui part en angle tordu, trop bizarre, les seuls à avoir un sexe qui gratte à cause de tous ces poils, et l’envie de se toucher partout tout le temps, de préférence contre un coussin, parce qu’on a trop honte de regarder le bout du nez un peu dur du doudou adoré qui a été relégué dans la pièce d’à côté pour ne plus être tenté.

Ben les filles c’est parfois un peu pareil. On pense à des trucs en se disant qu’on est les seules à y penser. On vit des trucs qu’on pense être les seules à avoir vécu. Ou pire, on se dit que peut-être qu’on ne les a pas vraiment vécus et qu’on rêve carrément.

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La première fois que j’ai réalisé que j’étais bien moins seule que ce que je pensais (ça en fait des queues, vous m’en voyez navrée), c’était au lendemain d’une agression sur ma personne. En soirée étudiante, un mec m’a plaquée contre un mur en ignorant mes non, certes un peu faiblards devant la puissance sonore de l’événement et ses oreilles bouchées de vodka pomme, mais ils étaient bien là. Faut dire une bouche résolument fermée et des bras qui vous repoussent vaillamment, il aurait pu sentir l’anguille sous le caillou. Ce genre de trucs ça arrivait tous les jeudis soirs, à tout le monde, mais on en parlait surtout en disant « ‘tin elle était vraiment arrachée machine ». Moi, ce vendredi matin-là, j’ai dit « ouais j’étais arrachée, et bidule c’est un putain de pervers. » Et j’ai tenu bon. Quelques jours plus tard de brunchs en dîners, mes copines se sont mises à me parler. De toutes les fois où elles ont dit non mais que le mot est resté dans leur tête. L’histoire qui m’a le plus marquée, c’est cette copine qui a fondu en larmes dans son assiette en me parlant d’une soirée salsa qui lui reste encore là. Derrière la tête et sous la peau. Elle danse la salsa depuis plus de dix ans, elle va en soirée au moins trois fois par mois. Et puis une fois elle a dansé avec ce mec, et à peine la musique commencée, elle savait qu’elle ne voulait pas. Qu’elle ne voulait plus. Sa façon de la toucher, sa façon de poser ses doigts sur ses hanches, ses épaules, le bas de son dos, son souffle sur ses lèvres. C’est long une musique salsa, six, sept minutes. Quand la musique s’est arrêtée elle s’est précipitée aux toilettes et elle a pleuré. Longtemps. C’est une histoire qu’elle m’a autorisé à raconter, et qui a permis à beaucoup d’autres copines de me raconter ces non qui leur sont restés sur la langue. Je crois bien que toutes les femmes ont en elles des nons qui n’ont jamais pu sortir. Tu n’es donc pas seule.

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Le deuxième exemple, le plus édifiant peut-être ces derniers-temps : l’endométriose. Combien de fois ai-je entendu dans mon adolescence ce soupir condescendant, ce rire narquois, venus directement de filles elles-mêmes, « elle est pas là elle a ses règles ». Au collège j’avais une copine qui ratait trois jours de cours une fois par mois. Trois ans durant je me suis dit, chaque mois, qu’elle « exagérait pour ne pas avoir à se taper les cours de français ». Que c’était une bonne excuse au fond, « les règles ». Et puis j’ai découvert récemment l’existence de cette maladie, l’endométriose, et je me suis rendue compte que dans mon entourage, trois copines en sont atteintes, en viennent parfois à pleurer de douleur chaque mois, ont peur, de ne pas avoir d’enfant, d’être opérées, d’être mises en ménopause précoce. Trois copines déjà. Combien ne l’ont pas encore découvert car elles sont sous pilule depuis des années ? Combien ne me l’ont pas dit ? Combien ne s’en sont pas encore rendues compte ? Tu n’es donc pas seule.

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« On est tous un peu bisexuels non ? » C’est la phrase que j’adore entendre depuis quelques temps. Parce que moi ça fait un moment déjà que je flashe sur des filles. Que certaines copines me font vibrer, parce qu’elles sont belles, parce qu’elles me plaisent, et que si leur copain les quittaient, je serai ravie d’être le nouveau pilier sur lequel elles aimeraient se reposer. Mais comment raconter ça sans à mes potes, et surtout filles, sans soulever un nombre de questions auxquelles je ne saurai même pas répondre moi-même, sans qu’elles se disent « euh non mais t’es lesbienne?! », et qu’elles osent plus danser avec moi en soirée ? Eh bien bas les peurs et les angoisses. Plus le temps passe, plus j’entends cette même histoire dans la bouche de copines à moi, que je n’aurais jamais soupçonné penser ça. Des copines qui flashent elles aussi sur d’autres copines, qui ne savent toujours pas si c’est de l’envie ou du désir, de la projection ou de l’attraction, j’aime ses jambes car j’aimerais avoir les mêmes ou je suis juste en train de la mater ? On est des milliers à se poser la question à chaque fin de journée. Tu n’es donc pas seule.

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Je pense à tout ça aujourd’hui car je suis assise dans le métro, la fille en face de moi est super canon, j’ai mal au ventre (premier jour de), et tout à l’heure j’ai remis un mec à sa place, un mec qui tentait une vague approche du bout des doigts. J’ai une brioche à la main, parce qu’encore une fois, premier jour de, et je me demande, suis-je la seule à m’empiffrer de sucre les premiers jours de ?