Pourquoi j’ai peur comme ça ?

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Parfois je me demande si c’était pas mieux quand j’avais six ans. Quand on a six ans, on est un être de pure confiance. On n’a jamais peur. Surtout quand on est avec ses parents. Ces deux grands êtres pleins de chaleur qui savent tout sur tout. On ne remet pas en question les décisions de ses parents. Jamais. S’ils disent qu’on est méchant c’est qu’on l’est, s’ils disent qu’il faut aller à gauche c’est comme ça, et s’ils disent que la voisine c’est vraiment une connasse, on le pensera pour le restant de sa vie. Et puis son chat, quelle plaie !

Le truc c’est qu’aujourd’hui j’ai plus six ans. Ça fait longtemps que je n’habite plus chez mes parents, qu’ils ne sont plus ces héros blancs à mes yeux (mais je les aime quand même, hein), et surtout, ça fait longtemps que je ne fais plus confiance si naïvement (enfin ça dépend du degré de bogossitude de la personne en face de moi, mais c’est un autre sujet). J’ai peur. Ces derniers temps, j’ai peur. Tout le temps.

Star Wars fear afraid yoda fearful

Quand je monte dans le TER entre Aubagne et Marseille, je me mets en haut, et dans le dernier wagon, au cas où quelqu’un aurait pris le contrôle du train et déciderait de foncer dans la gare à Saint-Charles. Dans le TGV, j’écris des nouvelles où l’héroïne se retrouve à sourire à un inconnu qui se retrouvera être un preneur d’otage qui demandera à la police de lui parler au téléphone, et elle devra désamorcer la situation en lui disant que non, elle n’ira pas à un rendez-vous avec lui mais que ça serait bien quand même qu’il relâche tous ces pauvres gens terrorisés dans le train. Dans un théâtre, je pense minimum trois fois à où je me cacherais si quelqu’un entrait armé par la porte principale. Hier soir, j’ai fait le point avec mes parents sur mon futur décès. Car ça me rassure de me dire que je leur ai dit que je les aimais et que ça ne me dérangeait pas de mourir.

Mais la peur, chez moi, c’est pas récent malheureusement. J’en ai d’autres.

J’évite la voiture avec mon père par exemple. Mon père, il a découvert le régulateur de vitesse sur sa nouvelle voiture il y a quelques années, et depuis il ne peut plus s’en passer.

Que nous dit la securite-routiere.gouv.fr à ce sujet ?

En position régulateur, le conducteur va pouvoir choisir une vitesse de croisière que la voiture va maintenir constante sans toucher à l’accélérateur.
Le régulateur est avant tout un élément de confort. Il ne peut être un outil de sécurité que s’il est utilisé dans des circonstances adaptées et dans le plafond des vitesses autorisées.

Voilà, c’est bien ça. « Que s’il est utilisé dans les circonstances adaptées », c’est ce morceau de phrase qu’a oublié de lire mon père. Du coup, je vous laisse imaginer l’ambiance. Sur la nationale, sur l’autoroute quand il y a dix mille personnes au milieu… En plus, mon père, il cumule avec le syndrome « gendarme de la route ». Genre, un mec stagne sur la voie du milieu à 120 km/h, mon père, avant de le dépasser, il va se rapprocher au maximum en faisant des appels de phare de malade, puis au dernier moment il va le dépasser, sans appuyer sur aucune pédale à aucun moment bien sûr. Le frein c’est vraiment, vraiment, vraiment si y a pas moyen de limite couper par la bande d’arrêt d’urgence pour pas avoir à redéplacer son pied sur la pédale. Bref, L’ANGOISSE. Du coup, j’ai réglé les sièges de voiture de sorte que quand on aura un accident, je n’écrase pas le siège passager de mes genoux (car sachez-le, on peut rendre des passagers paralysés en leur tapant dans la moelle épinière lors d’un accident, c’est le beau pompier qui était venu dans ma classe de CM1 qui me l’avait dit, avant de nous montrer la méthode de Heimlich et de me déclencher ainsi mon premier orgasme. Fred, toi et moi, forever.). Je ferme les yeux, j’écoute de la musique, je me tiens bien droite et un peu loin de la portière, mais bon, le stress, on peut avoir les yeux et les oreilles fermés, ça se sent, donc régulièrement je sursaute quand une onde de stress parcourt l’habitacle.

Le pire, c’est que je n’ai pas spécialement peur de mourir. Voire pas du tout en fait. Pendant longtemps, j’ai même eu hâte que ça arrive. Le repos éternel, tout ça tout ça, ça ne se compte plus dans mes textes. J’ai peur d’avoir peur en fait. Le grand classique. J’ai eu un accident une fois, sur l’autoroute, en Italie. Dans ce pays où les entrées d’autoroute font 2 mètres, en mode t’as un stop et tu t’engages en écrasant l’accélérateur pour passer de 0 à 110 km/h en le moins de temps possible. Bref, on avançait tranquillement, et le mec devant nous a pilé, et comme il y avait du trafic, la distance de sécurité c’était la blague, et on s’est écrasés sur la voiture de devant. Concrètement, il s’est passé deux secondes entre le moment où le mec a pilé et le moment où on s’est écrasés sur lui, mais dans ces deux secondes, j’ai eu le temps de sentir mon cœur s’arrêter, de hurler, et d’imaginer toutes les conséquences de la chose. Mes parents en pleurs, les parents de mon mec en larmes etc etc. Une horreur. C’est de ce moment-là que j’ai peur. Ce moment horrible où tu comprends que c’est la fin, que quelque chose de terrible va se passer. Pourtant, il n’est pas long. Mais il prend toutes les cellules de mon corps, les envahit, les détruit une par une.

Il y a des gens qui ne sont pas comme ça. Vous peut-être, n’êtes pas comme ça. Mon père n’est pas comme ça. Mon père et moi (on s’adore), on est à l’opposé l’un de l’autre. Moi c’est l’émotion, le présent, la sensualité, le ressenti. Mon père c’est le cerveau, la rationalité, le futur, la planification, la praticité des choses, ses pieds ne sont plus sur terre, ils sont en-dessous. Du coup, mon père, il n’a pas peur, il méprise d’ailleurs « ces gens qui manquent de sang-froid ». Mon père, il a failli mourir une fois, il a perdu le contrôle de son véhicule. Bah il s’est détaché, tranquille pompideup, il est passé sur la banquette arrière, il s’est installé dos au siège conducteur et à tendu ses bras pour se bloquer au maximum au moment du choc. Moi à côté, je suis la fille qui quand elle fait tomber un verre, elle se dit « oh tiens ça tombe, est-ce que ça va se casser ? », et qui attend de voir ce qui se passe, sans jamais tendre la main pour le rattraper. Moi je suis la fille qui quand elle se fait insulter dans un tramway en compagnie de ses potes, elle se lève en mode cagole marseillaise pour dire au mec de fermer sa grande gueule et d’aller se faire foutre, et qui se fait donc immédiatement tabasser.

Quand j’avais six ans, je n’avais pas peur dans la voiture de mon père, je n’avais pas peur au spectacle, je n’avais pas peur dans le train (je prenais pas le train faut dire aussi), je n’avais jamais peur. Tellement que j’avais toujours des plaies aux genoux, parce que j’escaladais tout, tout le temps. Mais je n’ai plus six ans. J’ai peur, et je fais avec.

Pour faire avec, en ce qui concerne la situation un poil tendue que l’on vit en ce moment, je vous recommande cet article qu’on m’a conseillé et qui, en effet, m’a beaucoup aidée :

La stratégie de la mouche (…) par Yuval Harari.

Je vous recommande également de parler de vos peurs, de les écrire aussi, ça fait du bien, et de ne jamais en avoir honte.

afraid

On n’est pas tous des super-héros de la réflexion comme mon papa, et tant mieux ! Alors n’ayez pas peur qu’on se moque de vous, pas besoin de se rajouter celle-là. Non vraiment, pas besoin. Je ne crois pas qu’il faille « vivre avec comme si de rien n’était ». Vivre avec oui, voir la stratégie de la mouche, mais pas « comme si de rien n’était », parce ce que ce n’est pas rien, et il n’y a aucune raison de s’y habituer.