Jessica Jones, girl power ?

En cette belle journée de la femme, nous nous devions de vous gratifier d’un billet sur le sujet. Mais plutôt que de vous transcrire notre mémoire sur Olympe De Gouges, nous avons décidé de l’encrer dans la pop-culture avec une petite ode à une bien jolie héroïne, Jessica Jones.

On pourra nous rétorquer que ce n’est pas la pop-culture qui fera avancer la femina cosa nostra. Peut-être. Peut-être pas. La représentation est un élément prépondérant dans la construction de chacun, et c’est en martelant le cerveau enfantin de clichés « patriarcaux » que le diamant s’effrite. Sans lui donner une importance trop grande (avant la dynamique rétrograde des années 2000, les publicitaires de la fin de l’ère 90 avait déjà bien compris que la diversité faisait vendre. On n’en était pas moins raciste et misogyne), la représentation et l’image psychique que renvoie un personnage populaire peuvent avoir une incidence non négligeable sur la perception réelle du récepteur. Et pour le dire sans emphase, les héroïnes, ce n’est pas toujours la joie. Pour ne citer qu’elles, les demoiselles Disney ont bien fait leur travail de sape et de production de fantasmes délirants sur la femme, la vie relationnelle et les attentes capillaires de l’occidentale moyenne (on y reviendra. Aurore, Belle et Aladdin, vous ne perdez rien pour attendre). Force est de constater qu’il est rare qu’une bande de filles nous fasse autant kiffer que leurs homologues masculins : à croire que les valeurs – certes « manichéanisées » – de la force, intelligence, humour et amitié indestructible seraient l’apanage exclusif du masculin. Mais remercions Marvel Film, qui ne brille pourtant que rarement pour son féminisme et son caractère de pionnier social.

Marvel vs Marvel.

Nous reviendrons sur le cas Marvel, méritant 56 séances de divan à lui tout seul. Notons ici l’intéressante dichotomie entre les branches cinéma et comics. Si la dernière a toujours été – et continue d’être –  un véritable précurseur en terme de valorisation et de prise de pouvoir des minorités (en cela, Tarantino a presque un côté « marvellien »), la deuxième déçoit par son conservatisme plan-plan et quasi rétrograde. L’explication la plus simple est à trouver du côté du principal détenteur des droits Marvel, Disney, peu réputé pour son avant-gardisme politico-social (au point de refuser de dédier un film à l’héroïne des Avengers). Quand les héros sont des animaux (Zootopie), pas de soucis pour promouvoir la réussite non genrée et le bukkake interracial ; dans le cas des humains… Heureusement pour l’esprit X-Men années 70, Disney n’a pas racheté l’intégralité des personnages Marvel. Deadpool, OBVIOUSLY. Ou Jessica Jones, que Netflix s’est empressé de produire en série à la suite du succès (contestable) de Daredevil.

Marvel Films oblige, nous pouvions nous attendre à une farandole de clichés plus éreintants les uns que les autres, surtout au vue du diablotin de Hell’s Kitchen (et ne mentionnons même pas Agents of Shield). Mais surprise : le show est généralement très bien mené. En plus de créer son propre univers cinématographique (la manière dont la caméra suit Jessica), tous les personnages – même les plus secondaires – semblent peaufinés par un orfèvre (rien de bien étonnant : la showrunneuse de la série s’est occupée de Dexter), intenses sans jamais tomber complètement dans le manichéisme, fins et subtiles. Pas si simple, quand on a à faire à un pitch ressassé et enjoignant à la balourdise de caractère – le(la) lou(ve)p solitaire hanté(e) par un passé traumatisant. De plus, la série dissémine ses sujets en grande intelligence, notamment sur les abus psychiques et sexuels subis par Jessica (entre autres).

Humaine trop humaine.

Jessica est d’abord une héroïne attrayante car désespérément « commune ». Les boots bien enfoncées dans la fange de son époque, sa force et sa droiture de caractère ne l’empêchent pas de se débattre avec de vils méandres existentiels. Elle les gère généralement en les noyant dans l’alcool – un peu comme nous. Certes, la belle a eu la vie dure ;  il aurait été étonnant que Marvel cautionne une héroïne auto-destructrice par simple conscience de l’horreur et de l’apathie de son environnement. Mais sur le cas de son alcoolisme notoire, à aucun moment il n’est remis en question ou excusé comme une sorte de médecine facile parce que life is a bitch, bitch. Jessica sait ce qu’elle est.
De plus, la demoiselle a un sale caractère. Vraiment sale. Il lui arrive d’être détestable, comme lorsqu’elle se sert des autres pour parvenir à ses fins. Elle peut se montrer injuste, menteuse et ingrate. Ça lui a été reproché. Oui, c’est un être humain complexe. Serait-ce les mêmes critiques si elle était dotée d’un phallus ? Peut-être. Peut-être pas. Après tout, le pardon toque plus rapidement à la porte de notre psyché dans le cas d’un personnage masculin, parce que nous sommes habitués à lire, voire et respirer ces êtres tout en nuance, compliqués, capables du pire sans que la légitimité du bien qu’ils procurent ne soit jamais questionnée.
Enfin, Jessica est drôle. Très drôle. Mordante, grossière et cynique ; drôle. Compréhensible finalement. Elle est intelligente et traumatisée : l’humour demeure la meilleure distanciation et le plus beau remède de survie.

Fausse super et vraie héroïne.

Dans le bestiaire Marvel, Jessica Jones fait office de vilain petit canard. D’ailleurs, cas tragi-comique peut-être involontaire, la seule fois où elle démontre le désir de revêtir la panoplie de la super-héroïne marque le début de son calvaire personnel ; comme pour la punir de cette pointe de vanité, parce qu’il n’y a pas de héros en ce bas monde ma petite, et tu vas l’apprendre à la dure. Elle détient des super-pouvoirs, certes. Mais elle ne les montre que très peu, ils ne sont qu’un prétexte à l’intrigue et révèlent très rapidement leur limite. Plus que sa force qui la met généralement dans des positions de faiblesse, c’est son intelligence et ses dons d’investigation qui tiennent la série. Elle ne mise que très rarement sur ses super-pouvoirs, d’ailleurs complètement inutiles face à son Némésis.

Enfin, Jessica n’est pas malgré elle portée par un destin plus grand, qu’elle semblerait subir plutôt qu’embrasser (Katniss). Elle n’est pas non plus mue par un désir de vengeance sourd écrasant tout sur son passage. Elle n’éprouve pas de satisfaction autiste dans la destruction de Killgrave ; au contraire : elle sait que le tuer entamera un peu plus cette humanité déjà fort malmenée. Si elle l’affronte, c’est moins par volonté de rédemption que par dévotion : dévotion envers ses amis, les autres victimes, la ville. Contrairement au commun des héros, plutôt que de jouer des mécaniques et de foncer tête – et cerveau – baissés pour assouvir un enchevêtrement de pulsions monomaniaques, elle réfléchit, elle doute, elle se torture les méninges. Sans chouiner. Cela ne l’empêche pas d’y aller, mais avec pleine conscience et responsabilité de ses actes, sans pour autant se vautrer lamentablement dans une rhétorique victimaire.

Chicks before dicks.

Et surtout, Jessica Jones promeut et tient sur une véritable « bromance » féminine. La série se regarde majoritairement par le prisme du féminin ; c’est ici l’homme qui se retrouve scruté, magnifié, détruit ou sexualisé par ce regard. Trish n’est pas seulement la bonne amie faire valoir de Jessica, c’est un personnage complet à la personnalité différenciée, réfléchie, maternelle sans être maternante et capable de challenger – voir de dépasser – son homologue alcoolique. Elle accompagne, complète et permet également au personnage principal de se transcender : Jessica n’est jamais meilleure que lorsque Trish est en position d’échec, ou d’échec et mat. Pour vous faire une honteuse confidence, nous n’avons tellement pas l’habitude d’être confrontées à ce type de logique relationnelle féminine qu’après le premier épisode, nous pensions que Trish et Jessica étaient lesbiennes. Comme si deux femmes ne pouvaient entretenir une amitié complexe, passionnée et exclusive sans qu’un sous-texte sexuel ne vienne la cimenter. Tristesse.

Bref, si vous avez séché Popcorn Time et Popcorner, si vous ne voulez pas ouvrir un livre, si vous ne savez plus quoi mater et que vous êtes en manque de demoiselles intelligentes, drôles, excitantes par leur force et attachantes par leur faiblesse : jetez-vous sur la plus badass d’entre elles.

Article originellement publié le 8 mars 2016 sur ces mêmes pages, mais comme c’est l’hiver qu’il fait froid et que notre consommation netflix a nettement augmenté, on vous le remet là.