La folle histoire du smiley ;)

Le smiley/emoji est un peu le miroir de nos âmes modernes. Il peut tellement exprimer en si peu : « et si je lui mets le singe qui se cache les yeux, est-ce qu’il ne va pas penser que je suis trop à fond ou trop zoophile ? », « et si je mets l’immeuble, est-ce qu’elle va comprendre que j’ai subtilement envie de niquer ? »… Bref, heureusement que nous, les inconstants-perversnarcissiques-borninthe90’s, avons cette petite chose capable d’exprimer toute la complexité de nos méandres intérieurs. Mais avant d’être utilisé comme un moyen d’expression de nos contrariétés, il est passé par nombre de phases, tel un joyeux virus en constante mutation. Et pour cause : le smiley est un pur espace de jeu.

Il peut tout dire : il représentera aussi bien le bonheur sur un dessin d’enfant que chez des gais lurons sociopathes sanguinaires. Comme quoi, le smiley rassemble; c’est émouvant. Surtout, comment un symbole plein de bonhomie imbécile est-il devenu l’emblème de mouvements underground aussi forts que l’anti-pub, la techno et la consommation de substances illicites qui va avec ?

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De Lincoln à France Soir 🙂

Tracer la première occurrence du smiley nous obligerait à revenir en 2500 av. JC dans les grottes du Néandertal, où peinturlurer les murs de messages aussi cryptiques que ceux d’adolescents « made in 2016 » était monnaie courante. Néanmoins, cassons dès à présent un mythe : non, Forrest Gump n’est pas à l’origine de son invention. Pas complètement. Des exemples de smileys se retrouvaient déjà dans le magazine satirique « Puck » vers les années 1880, ou chez Abraham Lincoln vers 1862 (à la fin de la déclaration d’émancipation des esclaves, pour en souligner l’aspect franche gaudriole. Comme quoi, une interprétation erronée peut être lourde de conséquences historiques).

Plus sérieusement, c’est au jeune freelance Harvey Ball que nous devons le visage jaune, créé en 1963 pour la compagnie d’assurance State Mutual Life Insurance dans le but de motiver les associés à sourire. Pas certain que cela ait fonctionné, mais le smiley devint une véritable image de marque. Comme beaucoup de jeune gens naïfs et inconscients face à la vénalité du droit d’auteur, Ball n’enregistra pas son idée (qui ne lui rapporta que 45$). Dommage. Il fallut attendre les années 70 pour que les frères Spain, détenteurs de deux magasins de cartes à Philadelphie, se réapproprient le logo et le fasse copyrighter. La fratrie déploya la figure rondouillette sur une multitude d’objets, comme une sorte de joyeuse métastase. Il faut dire qu’en pleine guerre du Vietnam, le public était en demande de palliatifs à endorphines. Dans le même temps en France, le logo était également utilisé par Franklin Loufrani dans « France Soir » afin de remonter le moral d’une société moribonde.

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Who watches the Watchmen ? 😉

Le smiley est une figuration simple, aisée à se réapproprier, d’un positivisme bien trop enfantin et évident pour être totalement honnête. Il est donc facilement subversif, capable de revêtir des significations opposées en fonction de son utilisation : c’est dans cette dynamique qu’il devint l’emblème de la techno, et plus particulièrement de l’acid. Si d’autres exemples de récupération jalonnent les années 70 (Dead KennedysTalking Heads…), la plus frappante nous vient d’un chef-d’œuvre jouant sur le renversement des symboles : « Watchmen » (1986). Le roman graphique expose des super-héros en gueule de bois évoluant dans une société dystopique, société qui ne sortira de son chaos présent que par un chaos plus grand et la célébration aveugle d’un ennemi commun (les aliens/le Dr Manhattan, aka les mecs qui n’avaient rien demandé), sacrifiant au passage le dernier véritable héros obéissant à des idéaux surannés (Rorschach, qui n’avait pas non plus demandé grand-chose). Image récurrente tout au long de l’ouvrage, le smiley ensanglanté de l’antipathique Comédien vient rythmer la lecture et laisse présager le final apocalyptique, tout en fausse bonhomie. L’interprétation principale est claire : il est simple de corrompre cette fausse joyeuseté béate.

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« I’m happy, I’m feeling glad, I’ve got sunshine in a bag » 😀

Passer comme objet culte et dissonant, il n’en fallait pas plus pour que la sous-culture trash se réapproprie le smiley et ses déviances. En 1988, « Bomb The Bass », projet électronique de l’homme orchestre Tim Simenon, évoque directement « Watchmen » avec la pochette du disque « Beat Dis« , également présent dans les clips illustrant l’album. Il fut ensuite utilisé pour la promotion du mythique club londonien Shoom par Danny Rampling, figure de proue de l’acid. Et c’est ainsi que le smiley se répandit comme une traînée de poudre (LOL) en Angleterre, à la même vitesse de propagation que son nouveau vaisseau sonore, la techno.

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Evidemment, le logo ne sied pas seulement à la musique : les yeux tout noirs en billes, le sourire défiant les lois de l’attraction, le teint jaunâtre… Soit on parle ecstasy, soit votre foie a lâché (mais vous vous êtes promis de rester positif quoi qu’il advienne dans votre vie). Switchant très facilement de l’imagerie niaise happyyy à l’état de béatitude imbécile sous drogue, le smiley devint le symbole de l’acid et des consommations l’accompagnant. Pour votre culture générale, il était originellement utilisé sur les pilules d’ecstasy pour des impératifs pratiques. En raison de la difficulté de vendre les bonbons du bonheur sous packaging ibuprofène, les dealers se trouvaient dans l’impossibilité de fournir fiche technique et notice du produit. Dans un élan de philanthropie démesuré et de génie marketing, ils imprimèrent le smiley sur la pilule, laissant largement présumer de ses effets.

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Bien entendu, l’establishment anglais finira par se réveiller et conspuer ces jeunes drogués et leur musique de sauvages, le « Sun » allant jusqu’à titrer « The Evil Of Ecstasy » avec notre pauvre bonhomme jaune en première page. Mais le mal était fait : l’acid techno avait une incontrôlable tempête en poupe, et le déviant smiley en était un parfait symbole. En 1991, Fantazia fut créé par le daron James Perkins : le smiley, son emblème, devint le cœur rigolard des plus grosses raves british (et attention, les raves british, c’est pas nos pauvres raves paumées dans le Larzac). En somme, ce logo faisait la liaison nette entre tous les éléments composant ce genre complexe qu’est l’acid-techno. Il figurait le défoulement musical, le faciès d’illuminé sous drogue, la subversion propre à cette culture, et une sorte d’inquiétante étrangeté rigolarde : la conscience tranquille, béate et euphorique d’aller droit dans le mur. Pas étonnant que la techno et les raves finirent par naturellement s’associer à des mouvements politiques forts comme Reclaim The Streets, avec un smiley toujours plus dysphonique en étendard (jusqu’à devenir l’un des symboles de l’anarchisme dans « Fight Club« ) : galopons vers la fin du monde, mais galopons-y gaiement. Et sous drogue de préférence.

NB : On ne vous infligera pas le cheminement geek qui amena à notre utilisation intensive du 🙂 dans les message téléphoniques (résumé : des geeks du Computer Science community message board à Carnegie Mellon en 1982, des geeks de chez AOL, des geeks de chez Caramail, des geeks de chez MSN, des geeks de chez Myspace, des geeks de chez Facebook).

Qu’en est-il donc de l’aura undergound du smiley ? 
Notre pauvre compère éculé (le grunge et les Kimoji sont passés par là) est-il toujours signe de rébellion ?

Nous avons cherché quelques moyens de le maintenir a minima subversif :
– Dézinguez la famille de votre ex, documentez la boucherie via Snapchat et remplacez votre tête par un smiley. mdr.
– Portez un masque de smiley. Tout le temps. Et ne riez jamais. Faites dans l’humour akward-trash.
– Utilisez des smileys contraires à ce que vous êtes en train d’exprimer dans une conversation. Observez votre interlocuteur s’engoncer peu à peu dans des abîmes d’incompréhension angoissée.
– Lors de votre prez « notre ADN de marque », ne mettez qu’un slide avec un smiley sans explication aucune. Voilà. Pointera peut-être le chômage (ou la promotion), mais au moins c’est drôle.
– Taguez un smiley sur un mur d’Alep, en très gros de préférence.
– Enrôlez-vous pour le djihad et collez un smiley sur l’un des drapeaux de Daech (pendant une exécution publique, histoire que le monde entier le voit).
– Dans le même style, fondez un parti néonazi avec le smiley comme emblème (ouuuups déjà fait).

En définitive, il est amusant qu’un logo aussi vide dans son essence soit le convoyeur d’autant d’histoires et d’émotions. Peut-être que le smiley finira par contrôler le monde, à l’issu d’une guerre sans merci où s’affronteront les chats et les émoticônes. Laissons le mot de la fin au maître Dave Gibbons : « ce n’est qu’un espace jaune avec trois marques. Il ne pourrait pas être plus simpliste. Et de fait, à un tel degré de simplicité, il est vide. Il est prêt à recevoir du sens. Si vous le mettez dans une crèche, il trouvera sa place. Si vous le mettez sur le masque à gaz d’un policier anti-émeute, il trouvera également sa place ». :*

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