Libé – « Bref, j’ai cherché du boulot »

Dessin ©Miles Hyman

Par la fenêtre du RER, tu regardes des gosses en surpoids courir autour d’un arbre fruitier et repenses à ce poste de chargé de recouvrement qui vient juste de te filer entre les doigts. A ce moment où tout a vrillé, quand la gentille dame du recrutement t’a posé une colle sur un modèle de photocopieuse, celle que des petites entreprises ont acheté à crédit mais dont elles refusent désormais de payer les traites. «Si vous devez les relancer, vous devez connaître les références.» Petit silence, bégaiement, puis tentative d’esquive avec la voix d’un braqueur pas très à l’aise flingue à la main : «Tant qu’on récupère l’argent.» Mauvaise tactique et changement de ton. «Sachez que nous ne sommes pas de vulgaires chasseurs de primes.» L’espace d’une seconde, tu as pensé lui faire pitié en dégainant un «je ne connais pas toutes les photocopieuses, mais je vous jure que j’ai un cœur gros comme ça et la rage de vaincre»(en dessinant un cœur avec les doigts). A la moue de ton interlocutrice, à ses mouvements de tête et à ses «merci» congelés, tu as compris que, de toute façon, tout était déjà foutu.

Ton histoire se résume à de la naïveté, mêlée à de la flemme et un peu d’arrogance. A la fac, tu t’es persuadé que peu importait l’intitulé du bac + 5, celui-ci déboucherait forcément sur un emploi parce qu’il te rendait, de fait, intelligent et désirable. Histoire, géopolitique et même histoire de la géopolitique : tu t’es complu là-dedans jusqu’au master, même quand tu voyais de plus en plus distinctement le panneau «Pôle Emploi». A la sortie, c’est comme si Louis XIV clignotait en rose dans la colonne «expérience professionnelle» de ton CV, où n’apparaît qu’un vague passage dans le nettoyage de bus un été, à l’époque où l’acné était allée jusqu’à ton torse. Tu n’as pas saisi tout de suite la complexité de ta situation. Ou bien, tu n’as pas voulu parce que tu n’as jamais vraiment gambergé à l’après, comme un gosse. Pour grandir, il a fallu deux ans d’errance.

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