Lettre aux raisons d’être heureuse

©Tim Mossholder

Elle m’a dit cinq raisons de se lever le matin. Cinq comme les doigts d’une main qui s’agrippe à une rampe. Cinq raisons de bonheur.

Chères raisons d’être heureuse, croyez-moi je vous poursuis. Je vous traque comme on traque des chiottes propres en soirée. Je vous traque et vous apparaissez, fugaces, mais toujours je vous cours après, vous filez en me narguant, on dirait le métro le matin quand la sonnerie des portes retentit et que je suis à peine en train de valider mon ticket. On y est presque mais c’est trop tard. Cinq raisons d’être heureuse. C’est pas énorme. C’est beaucoup trop.

J’avais déjà trouvé cinq cheveux blancs sur mon crâne, cinq chaussettes trouées dans mon tiroir, cinq tickets de parking oubliés dans ma boite à gants. Mais vous n’êtes nulle part. J’ai regardé sous mes semelles, peut être vous avais-je marché dessus, j’ai regardé dans mes livres, peut être y étiez-vous glissées en marque page, j’ai regardé dans mon cendrier, peut être vous avais-je fumées la veille sans m’en rendre compte, et vous vous seriez évanouies envolées dans le nuage de fumée devant la lumière du réverbère. Mais rien. Rien que le silence dans mon corps immense.

Alors j’ai vidé toutes les bouteilles de bières à la maison, retourné toutes les poubelles, ouvert toutes les boites à photos à souvenirs les carnets de voyage que j’ai jamais remplis car je voyage pas. Elle m’a dit cinq raisons d’être heureuse. Cinq raisons de se lever le matin. Je vous cherche je vous jure. C’est vous qui êtes timides.

C’est peut être pour ça que tout le monde vous acclame, vous attend, vous trace. On laisse rarement les timides tranquilles. On se croirait dans un de ces tabloïds britanniques. Dès que vous sortez, on vous mitraille, on vous proclame, on vous brandit en bouclier contre l’oubli. Alors vous fuyez. Saletés de raisons d’être heureuse. Un mélange de crainte et d’admiration, voilà ce que vous êtes. On sait que vous existez. Vous apparaissez, parfois, les soirs d’été autour d’un feu de camp entre potes, ou les matins d’hiver passés sous la couette. Je vous sens comme un chat ronronnant au creux de mon ventre. Vous me traversez sans demander l’autorisation, et j’adore ça. J’aime vous sentir à l’aise dans mon corps, et je m’y sens tout à coup bien, moi aussi. Mais il suffit d’un éclair dans le ciel d’été ou d’un trou dans la couverture pour que vous disparaissiez. Pire que des chats timides vous êtes des biches affolées. Un geste brusque et c’est fini. Rien que le silence dans mon corps immense.

J’essaie de pas faire de bruit pour vous attirer mais ça marche pas non plus. J’ai tout essayé. Des friandises, une main tendue, vous chuchoter nos beaux souvenirs. Ça marche pas. Vous êtes pas là. D’ailleurs j’ai la sensation que vous avez jamais été là.

Non, je dis n’importe quoi, m’écoutez pas. Vous avez été là. Vous êtes là quand je bois des cafés pendant des heures chez O, vous êtes là quand je suis au téléphone avec A, vous êtes là quand je reçois de jolis messages de lectrices, vous êtes là quand je peux rajouter un poids de plus à l’appareil de muscu, vous êtes là quand je mange du chocolat quand je danse pendant des heures quand je vois C, ou L, ou H, ou A, ou J, et je pourrais continuer avec toutes les lettres de l’alphabet. Quand je fais du vélo les journées de printemps. Quand je nage. Quand je regarde les envols d’étourneaux au dessus de la Garonne. Quand mon chat s’installe sur mes genoux et ronronne comme si j’étais le corps le plus réconfortant du monde. Quand je ne peux pas m’arrêter de rire. Quand je monte sur une scène de théâtre. Quand j’écris. Quand j’écris ouais. Vous êtes dans ma poche quand j’écris.

Chères raisons d’être heureuse, je vous cultiverais comme un soigneux petit jardinier, si seulement vous me montriez où sont vos pousses à arroser. J’étendrais si profondément en moi vos racines que vous ne vous envolerez plus jamais.

Elle m’a dit trouve cinq raisons de te lever le matin. J’en ai trouvé bien plus.

Heureusement vôtre,

B.