Lettre à mon désir

Flickr - CC - neto baldo

Cher désir,

Il paraît évident qu’on a du mal à s’apprivoiser toi et moi. Je n’ai pas pour habitude de trouver des excuses aux gens, pourtant je reconnais que tu as des circonstances atténuantes pour ta schizophrénie, entre neuf ans sous pilule à peine la puberté entamée, un an et demi de ménopause de synthèse pour endormir une endométriose, et enfin un stérilet hormonal, tu en as vu des vertes et des pas mûres. Mais je ne te blâme pas, car tu en as aussi vu des vertes et des pas dures, de celles qui t’ont fait déguerpir, et je suis partie avec toi en claquant la porte après avoir donné l’adresse du centre de dépistage le plus proche au détenteur concerné.

Nous avons toi et moi affronté bien des nuits, moi allongée à côté d’un homme endormi, et toi enroulé au fond de mon ventre, à faire hurler toutes les trompettes de la frustration sexuelle. Et puis d’autres comme celles où tu me réveilles en sueur après un rêve à faire pâlir d’envie Marc Dorcel, et où je comprends que tu es un petit animal de compagnie décidément bien difficile à contenter, mais que je dois apprendre à apprivoiser. À force de t’observer, j’ai fini par comprendre deux trois choses à ton sujet, comme par exemple que tu es particulièrement opérationnel après deux verres de vin, que tu grinces des dents devant les épilations intégrales, et que tu développes une sérieuse obsession pour les avant-bras. Mais là où je ne te comprends pas, c’est quand je sens ta culpabilité parfois, lors de nos tête-à-tête en solo, ou quand tu veux coucher le premier soir.

J’aimerais que tu arrêtes de me torturer quand j’ovule, et que, à l’avenir, tu ne foutes plus le camp en plein coït. J’apprécie de moins en moins tes plantages, on s’était pourtant mis d’accord il y a quelques années, rappelle-toi, après cette soirée de désastre sexuel, on avait convenu, toi et moi, de toujours faire ça ensemble, désormais, jamais l’un sans l’autre. Car quand t’es pas là, c’est moi qui culpabilise. Tu vas me dire que quand tu es trop là, je culpabilise aussi. Un point partout. La balle au centre.

Au centre. C’est la place que j’aimerais te donner, à présent, dans ma vie. J’ai conscience d’avoir mal fait les choses, de ne pas t’avoir fait assez de place dans mon lit, d’avoir toujours tu tes absences, mais sans jamais me mettre à ta place, pour essayer de te comprendre. On s’est fait une promesse, cette nuit-là, toi, moi, et le sang qui coulait de nous parce qu’on nous avait éraflés. On s’est dit plus jamais ça, plus jamais comme ça, plus jamais se taire. Je n’ai pas respecté la promesse et me suis tue plusieurs fois, c’est vrai. Tu m’as hurlé agression sexuelle, moi j’appellerais plutôt ça omission sexuelle. Aujourd’hui je veux me racheter, pour toutes les fois où toi, tu t’es senti acheté, utilisé, rabaissé, nié. Peut-être parce que c’est arrivé encore une fois, il n’y a pas si longtemps, et que c’était la fois de trop, celle qui m’a fait foutre le camp en pleine nuit, et te pleurer en rentrant chez moi, la gueule dans l’oreiller, la main sur un tube de crème réparatrice vaginale. Il fallait que je grandisse et que je prenne quelques leçons de féminisme pour comprendre la leçon. Des leçons de désirisme.

C’est encore une promesse que je te fais, une promesse un peu plus adulte, une promesse que j’ai envie de tenir. Jusqu’à présent, tu étais une option. Je veux faire de toi une condition.

Cyprinement tienne,

B.