Lettre à l’imposteur

Ryoji Iwata - Unsplash

Cher imposteur, cher autre que moi,

Comme il est difficile de te regarder dans les yeux, tes yeux à toi, qui sont presque mes yeux à moi. Comme il est difficile d’y voir, dans tes yeux à toi qui sont un peu à moi, mon reflet bien à moi, tout au fond de ces yeux-là. Comme il est difficile de confronter mon reflet à moi et ton regard à toi, sur moi. Je ne sais pas laquelle des deux images est la plus trompeuse. Je ne sais pas qui croire dans cette affaire de regard. Je ne sais pas qui je suis quand c’est toi qui me regardes.

Cher imposteur, ou imposteuse c’est comme tu voudras, cela fait un moment que tu vis avec moi dans tous les gestes de ma vie. T’es une petite voix familière en fond sonore de chacun de mes actes, qui me chuchote parfois de m’arrêter, de tout laisser tomber. Tout remettre en question et rétablir la vérité. Je ne suis pas celle qu’ils pensent. Et quand ils hurleront au mensonge, dans quel regard alors je pourrais exister ? Tu me l’as dit tellement souvent, que je volais des identités, que je collectionnais les masques. À force de tous les superposer j’en savais pas moi-même qui j’étais. Je ne sais pas qui je suis derrière toutes ces couches de maquillage social. Et toi, avec ton regard narquois sur moi.

Toi, ton regard, et ta voix toujours dans ma tête sur mon épaule ou sous ma poitrine, qui me disais que je mentais, et qu’on finirait bien par m’arracher mon masque, et découvrir que y avait rien en dessous. Comme tu mentais toi aussi. On a menti toutes les deux. On était complices ou bien ennemies, dans une mutinerie bien huilée, destinée uniquement à me faire tomber. Personne n’aurait pu déjouer notre plan dans mon propre sabotage. Tout était écrit et parfaitement exécuté. Du théâtre dans du théâtre. Un mensonge sur un mensonge pour dénoncer des mensonges. Je ne sais pas qui je suis quand je mens. Et toi, tu me mens tout le temps.

Nous voilà maintenant bien face à face, et pour la première fois peut-être, après des années de cohabitation squelettique. Et je me rends compte du poids que tu pesais sur mes épaules à chaque rêve que j’avais, tu t’arrangeais toujours pour pas que je décolle, ou au contraire, que j’atterrisse beaucoup trop vite. Tu as tellement bien fait ton job que j’ai fini par le faire à ta place. Dans un mélange de peur qu’on me découvre et de honte de ces yeux que tu portais sur moi, j’ai fini par saper mon propre travail. À force de vouloir cacher ma casquette d’imposteur, j’ai fini par me rendre compte que c’était la tienne depuis tout ce temps. Elle a toujours été trop grande pour moi. Reprends-la, et pars avec, très très loin.

Une mutinerie je te dis. Maîtres dans l’art de l’auto-dénigration, c’est ça qu’on était. Pas des débutants non, des vrais patrons. Gangsters de self estime. Truands de moi-même. Auto mafia, de vrais parrains je te dis. Mais comme tu le sais, dans tous les bons groupes y en a toujours un qui lâche, Nirvana m’en soit témoin. Un grain de sable dans le rouage. Et toute la cale prend l’eau.

T’as voulu me noyer mais c’est d’un autre naufrage dont j’ai envie. Abandonne-moi, s’il te plait. Et je te regarde aussi, avec ta face bonnimenteuse, tes innocents bras ouverts et ton poignard accroché à la ceinture. Je te regarde et je regarde, dans ton sillage, toutes les fois où tu as gagné. Toutes les trahisons à moi-même où j’étais coupable et victime, pour pas trahir mon allégeance à toi, imposteur, toi qui voudrais tant que je te ressemble, à me tendre un miroir déformé par ta propre laideur pour pas que j’affiche ma propre beauté, toi qui voudrais tant gagner le combat qui t’oppose à moi. Parce qu’on ne va pas se mentir une fois de plus. J’ai cru longtemps que c’était toi et moi contre le reste du monde. Mais c’était toi contre moi depuis le début. Le reste du monde, laissons-le tranquille pour l’instant.

Le mot « syndrome » provient du grec. Il signifie « courir avec ». Tu es un syndrome de l’imposteur, transformé en syndrome de Stockholm, et tu m’empêches de courir. J’aimerais faire un bout de chemin sans toi. Bien sûr, ça me terrifie de m’éloigner de ta voix ronronnante et charmeuse, et ça me terrifie d’assumer, enfin, que je peux réussir. Que j’y arrive d’ailleurs mieux sans toi. Mais j’aimerais goûter à la sensation délicieuse du silence sur mes épaules. Tu ne m’en voudras pas si je te laisse là quelques temps. Ne bouge pas, promis, je reviens te chercher.

Faussement tienne,

B.