Le jeu Mr Robot, l’angoisse à porté d’appli

Article originellement publié le 28 août 2016.

Imaginez. Vous êtes au bureau, en pleine réunion. Vous somnolez pendant que le représentant de votre agence prestataire essaie de vous refourguer son incompétence à grand renfort de KPI et de Powerpoint lustrés, quand votre portable vibre. Ce n’est pas le seul: autour de la table, au moins quatre figures reviennent soudainement parmi les vivants, revigorées par le feulement de leur iPhone. Vos visages se meuvent en une mine proche de l’explosion hystérique: un Dracolosse vient d’apparaître en bas de votre immeuble. La vie est une question de priorités: vous inventez une excuse bidon – sans prêter la moindre attention au regard furieux de votre chef – et vous vous précipitez hors de la salle afin d’ajouter le dragon à votre bestiaire virtuel. Aucun sentiment de honte n’accompagne votre comportement: après tout, vous savez que cette obsession est passagère. Vous n’avez qu’à attendre le déclin de l’appli (inéluctable si Niantic ne met pas drastiquement à jour son hit game) et vous pourrez retourner l’esprit en paix à la morosité de votre réel: rien d’aussi prenant ne sera créé dans les 6 prochains mois. Vous pensiez qu’on ne pouvait faire plus addictif. Vous aviez tort.

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Repassez vous exactement la même scène: vous êtes en train de vous endormir sur la présentation de Nicolas, lorsque votre portable vibre. Une notification à l’identique de celle que vous envoient vos 6 plateformes conversationnelles apparaît, vous mentionnant un message d’une certaine « Darlene ». Explosion des synapses, température corporelle culminant à des degrés volcaniques, tachycardie galopante en approche. Au vue de votre agitation physique, votre boss n’aura cette fois aucune difficulté à vous laisser vous précipiter hors du bureau pour répondre à cet « urgent appel ».

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Ce nouveau jeu mobile – qui va vous tenir en haleine autant qu’un œuf 10 km sur le point d’éclore – s’intitule MrRobot:1.51filtrati0n. Bien que s’inscrivant dans la lignée des nombreux opus inspirés de série et/ou utilisant les rouages de la réalité alternée (ou augmentée selon vos préférences linguistiques) – The Lost Experience, Nine Inch Nails ou The Walking Dead pour ne citer qu’eux – MrRobot:1.51filtrati0n n’est pas un simple coup de maître marketing tiré de l’ovni éponyme. La dynamique est ici moins de révéler des zones d’ombres au sein de l’histoire, que de se plonger dans la psyché tourmentée des principaux personnages grâce aux interactions permises par un service de messagerie. En somme, MrRobot:1.51filtrati0n est une extension autonome, un laboratoire expérimentant ce sur lequel la série phosphore depuis maintenant deux chapitres: l’altération de la réalité.

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MrRobot:1.51filtrati0n se déroule au milieu de la première saison (après l’ouverture de la prison, si nous nous en tenons aux flash news). Le principe est extrêmement simple et redoutablement efficace: vous – oui, vous – prenez possession d’un portable trouvé dans la rue. Rapidement contacté par la véritable détentrice de l’objet, vous vous retrouvez petit à petit immergé au sein des activités du groupe de hackers FSociety, où usurpation d’identité, vol et chantage sont monnaie courante. Comme tout jeu de « dialogue à choix multiple », un ensemble de réponses vous est proposé et l’avancée du jeu se fait en fonction de vos divers choix et actions. Comme l’a très justement remarqué Wired, Elliot rappelle lors d’une de ses nombreuses errances introspectives que l’humain fonctionne à l’instar d’un programme informatique, un ensemble de systèmes plus ou moins bien huilés avec ses failles et prévisibilités à exploiter: c’est exactement ce que MrRobot:1.51filtrati0n vous invite à effectuer.

Créé par Night School Studio (qui nous avait gratifié en début d’année de l’obsédant Oxenfree) en étroite collaboration avec Sam Esmail, l’enjeu du jeu est ici de vous faire justement oublier qu’il n’est qu’un jeu. Il s’incarne dans une appli totalement identique à un service de messagerie lambda, aussi bien au niveau du design que des fonctionnalités: pendant que vous êtes en train de menacer un employé de bureau afin de le soudoyer, vous êtes saturé de messages sponsorisés, de conversations de groupe d’une futilité confondante, de propositions plus ou moins hardcore émanant de dating apps et autres joyeusetés exploitant la misère humaine propres à notre monde moderne. Tout est ici fait pour supprimer les couches qui généralement séparent votre réalité de l’interface: plus rien ne différencie le jeu de votre vie.

Dans cette optique, MrRobot:1.51filtrati0n va jusqu’à se greffer sur votre temporalité – et vous enfermer dans la sienne -, en impulsant la communication: vous êtes tributaire du moment où Darlene, ou Elliot, ou ce fou qui vous agresse sur un ton aussi illuminé que les psychopathes sortis du cerveau de Dantec – MrRobot -, ou encore ce pauvre bougre dont vous vous êtes servi de la femme décédée, daigneront vous contacter. Et vous vous retrouvez telle une âme en peine à fixer d’un air contrit votre portable lorsque aucune notification d’Ecorp n’apparaît, à ressentir une excitation enfantine quand Darlene vous écrit, à frissonner sous le souffle du vent de panique lorsque le suspicieux département RH vous contacte pour vérifier votre identité, voir à friser la crise paranoïaque lorsque votre victime du moment tarde à vous répondre.

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Plus que, par exemple, PokémonGO qui reste une application mignonne, MrRobot:1.51filtrati0n titille subtilement la corde paranoïde de notre petite existence, dont les clés sont offertes par les réseaux sociaux à toute personne un tant soit peu persévérante, où messages publicitaires se télescopent avec drames personnels, où l’identité devient aussi fragile et mouvante qu’un changement de pseudo, et où la personae digitale a pris le pas sur le doigté du réel. Parallèlement, le jeu s’appuie sur l’influence de ces mondes factices sur nos émotions, en s’immisçant intelligemment dans nos vies: on éprouve de l’angoisse, de l’énervement, de l’excitation, de la colère et des remords. A un moment du jeu, pour définir l’activité de hacker, Darlene effectue une analogie avec la scopaesthesia, phénomène psychique par lequel un être humain se sait observé: voila exactement le sentiment que distille et installe subrepticement MrRobot:1.51filtrati0n. Comme dirait un autre héros partageant avec Elliot une intelligence trop acérée pour son bonheur personnel et sa santé mentale: the game is on.