Les Animaux Fantastiques et le nouveau masculin

Il y a quelques semaines, nous vous faisions un mini debrief à chaud des Animaux Fantastiques. Nous sortions tout juste de séance et nous trépignions de vous faire partager nos premières impressions sur le nouvel opus de la saga signée J.K. Rowling. Le temps passant, le souvenir du sympathique film pour enfant s’est progressivement évaporé pour laisser place à des motifs de réflexion plus intéressants. Car si ce dernier volet présente tout l’attirail de l’événement familial, il développe également un sous-bassement plus étonnant que ce que le vernis « chasse aux Pokémon magiques de Noël » pourrait laisser supposer: imbrication entre fantastique et science, sombre toile de fond politique, ambiance obscurantiste, grand méchant promettant un duel apocalyptique (et le potentiel retour à la vie de Heath Ledger *spoiler*)… Mais le point d’enthousiasme principal de l’œuvre réside dans son héros, Newt Scamander (Norbert Dragonneau en français).

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Tout a commencé par l’impression générale laissée par le protagoniste de Newt. Pour le dire rapidement, aucun personnage de Harry Potter (à part peut être, dans une mesure bien plus limitée, Luna Lovegood) ne nous avait touché et enthousiasmé au point du-dit héros – et ce n’est pas faute d’avoir grandi avec la saga. Après réflexion, les raisons de cet émerveillement nous sont apparues de plus en plus évidentes: Newt redéfinit complètement les attentes quant à la masculinité héroïque – le choix d’Eddie Redmayne apparaît, dans cette optique, d’une logique implacable -. Nous sommes aux prises avec un héros en décalage avec le déchaînement de testostérone généralement imposé par les blockbusters, mais également un outsider dans le monde faussement acidulé d’Harry Potter.

En effet, toute merveilleuse soit-elle, l’histoire racontée par la saga est loin d’être un havre progressiste. Si les Moldus, humains de seconde zone, tentent de palier leur déficit quasi eugénique via la technologie, le monde des sorciers demeure figé aussi bien dans son utilisation de la magie (a priori on n’invente pas de sortilèges) que dans sa stratification sociétale. Dans cet univers aristocratique, les valeurs telles que l’empathie ou la bonté sont présentées comme de dangereuses faiblesses, voir absolument inconnues – au mieux, certains comme les Weasley font preuve de curiosité bienveillante -. Là était l’une des singularités et forces d’Harry: paradoxalement (aux vues de l’horrible famille dans laquelle il a grandi), son plus bel héritage Moldu tient dans l’importance portée à ces émotions. Boosté par son acte de naissance – l’amour sacrificiel maternel – Harry est une force qui questionne les valeurs rigides et socialement arriérées du monde des sorciers. Néanmoins, cette fraîcheur trouve ses grandes limites, notamment dans la représentation générale du héros masculin; c’est sur ce point que Newt Scamander rédime la série.

Car même Harry, à certains égards, est un condensé de fragments « masculinistes » (nous ne faisons pas ici référence au mouvement social, mais à une logique de valorisation de comportements/représentations clichéisés accolés à l’Ethos masculin – force, brutalité, rejet du sensible…). Il en est également ainsi des hommes que le jeune héros idolâtre: son père est une arrogante brute ; Sirius – dont on peut supposer, à Poudlard, un comportement similaire à celui de James – se montre sans égard vis-à-vis de son Elfe de maison (qui le lui rendra bien). Rogue, protagoniste le plus politique et complexe, ne fera jamais preuve d’empathie ou de sympathie envers Harry (son sacrifice n’est animé que par la loyauté aveugle qui l’attache à Lilly). Même la figue tutélaire de Dumbledore se révèle pleine de fêlures, lui qui délaissait sa sœur malade au profit de manigances bercées d’idéologie suprémaciste anti Moldus. Arroseur arrosé, car – même avant le meurtre de sa frangine – il semblerait que Dumbledore commence à se retrouver aux prises avec tous ces encombrants sentiments que sont le doute, la compassion ou l’empathie par le biais de son amour pour une autre figure du Mâl(e), Grindewald. En conclusion, aussi fine et intelligente soit-elle sur de maints sujets socio-philosophiques, la saga peine à se défaire du schéma conservateur accolé au héros masculin.

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Newt se situe sur un tout autre plan. Il ne fait pas que bouleverser les valeurs admises dans le monde des sorciers – ce que Harry effectuait déjà, bien qu’avec beaucoup moins de vigueur -. Il ne présente pas les aptitudes généralement accolées à l’homme héroïque. Bien que très beau garçon, il adopte une attitude plutôt gauche et s’arrange pour se retrouver dans des situations où le physique n’a aucune d’importance – et où rouler des mécaniques ne lui apportera aucune satisfaction. A aucun moment ne déploie-t-il de démonstrations de force ou autres pavoisements phalliques dans lesquels le héros viril se vautre généralement. Il se décrit comme la « maman » des animaux présents dans son bestiaire. Il ne cède jamais à la colère; même lorsque Queenie lit ses pensées contre son grès, il la reprend avec fermeté mais délicatesse. Il pleure quand ses animaux lui sont enlevés: ce n’est pas une explosion de rage mais un véritable tristesse et une supplique pour la compréhension des créatures. Il a assez de finesse pour comprendre que Tina est la seule personne capable de calmer Credence, non lui – et que la position de « héros sauveur » ne lui reviendra donc pas -. Newt s’accorde la pleine empathie, sensibilité et délicatesse que la saga ne permet que très rarement à ses personnages masculins.

Si nous poussions le trait, le film enjoint même à questionner nos propres habitudes masculinistes, notamment via notre rapport de fan aux écoles de Poudlard. Pour tout ceux qui ont fait les tests du Choixpeau, vous vous êtes forcément retrouvé à murmurer de manière angoissée : « tout sauf Poufsouffle ». En effet, dans un monde où l’on vous inculque dés les 1ères heures que la force vaut mieux que la tendresse, que les grands animaux de proie gagneront toujours face aux brebis, où les larmes sont l’aveu absolu de faiblesse etc, tout ce que représente Poufsouffle est  signe d’ignominie – mieux vaut encore tomber chez ces apprentis Nazis de Serpentard -. Pourtant, Poufsouflle détecte et inculque les meilleurs valeurs chez ses élèves: la loyauté, l’action pour le bien du bien – et nom pour l’héroïsme -, l’absence de préjugés, la mansuétude… Mais laissons l’un de ses éminents représentants en donner la meilleure défense:

Personnellement, je me rappelle de ma sœur, braillant au meurtre quand Pottermore l’a envoyée à Poufsouffle. Perdue dans la contemplation de ses gesticulations et complaintes, j’ai soudainement vu apparaître Newt à ses côtés: les mêmes traits comportementaux, le même amour pour la justice et pour les êtres résolument incompris, la même sensibilité, le même émerveillement face à la beauté du monde et la même profonde compréhension et aversion de ses horreurs – un humour vitriolé en plus. Alors j’ai fait ce qu’en tant que bonne grande frangine, occupée à remettre l’égo de ses fraternels à la juste place qui leur revient (dans la cave), je ne fais que trop rarement: je l’ai consolée, en lui disant que Poufsouffle était sûrement la meilleure maison, et qu’elle le prouvait en acceptant l’un des êtres les plus exceptionnels que je connaisse. Et puis Dwayne Fucking The Rock est membre de cette Maison. Rideau.