Conte moderne

©Flickr - CC - cristian

Il était une fois, une jeune femme qui descendait une avenue pour aller prendre le métropolitain. Elle portait des petits talons, un sac à main tout à fait ravissant et marchait sur le rythme de la musique qui martelait ses oreilles. Un homme à l’allure fort sympathique, souriant, habillé de couleurs chatoyantes, se pencha vers elle au moment où sa route croisa la sienne. La jeune femme s’arrêta, ôta un écouteur en toute délicatesse et demanda:

« Pardon?
-Une pièce. Auriez-vous une petite pièce? »

L’homme était charmant. Fort sympathique il est vrai. Souriant. Et son tee-shirt aux couleurs chatoyantes. Une pièce? La jeune femme hésita. En une seconde seulement elle pensa : « mais enfin il n’a pas l’air d’avoir besoin d’une pièce mais en même temps bon ben on peut être pauvre et propre dans le besoin mais bien habillé et puis bah peut-être qu’il en a besoin pour faire un truc hyper important et qu’il a que sa carte bleue et pas de pièces ou je sais pas quoi et puis merde tu t’étais promis de dire oui à tout. »

Oui parce que cette jeune femme pratiquait assidûment yoga et méditation. D’ailleurs la veille, la méditation traitait de l’accueil : accueillir l’autre, les émotions, dire OUI. Alors la jeune femme dit oui.

« Oui, oui bien sûr. »

Elle ouvrit son ravissant sac à main et en sortie une pièce de 0,50 cts. Toute jaune et toute brillante. Enfin non, elle était plutôt grisâtre en fait, du genre qu’on se demande si la boulangère va nous l’accepter. Alors elle la rangea et en sortit un très bel euro. « Il est beau dis donc il brille » se dit-il en le tendant à l’homme fort sympathique.

« Tenez!
-Oh merci beaucoup, c’est très gentil mademoiselle. »

La jeune femme eut envie de dire « madame » même si aucun anneau ne pendait à son doigt, parce qu’elle était féministe et qu’elle en avait marre du « mademoiselle », aussi parce qu’elle se disait que le jour où on lui dirait brusquement « merci beaucoup madame », elle déprimerait pour trois bonnes semaines et qu’aucune séance de méditation ne réussirait à gommer les rides et les cheveux blancs que si si je t’assure que j’en ai plein c’est horrible et que seule cette crème à 34,50€ pleine de trucs chimiques dedans elle va m’aider à les gommer et à rester une « mademoiselle » plus longtemps. Bref, la jeune femme ne dit rien, elle sourit de son plus beau sourire et s’en alla. Ah non pardon, elle ajouta « c’est normal ». Puis elle sourit et s’en alla.

Le lendemain, la jeune femme descendait la même avenue (en même temps c’est normal elle habitait dedans), elle portait toujours son petit sac à main ravissant, et elle croisa le même homme fort sympathique. « Il a changé de tee-shirt », se dit-elle, mais comme le thème de la méditation youtube de la veille était « combattre sa colère » et qu’elle avait appris que cela passait par ne pas juger en permanence négativement les choses qui nous entourent (propension humaine fort désagréable il faut l’avouer), elle s’abstint de penser que « bon ben il va pas me faire croire qu’il est à la rue quand même ce mec là ». Non, elle s’abstint. L’homme arriva à sa rencontre et comme la veille, il lui dit quelque chose qu’elle n’entendit pas tout d’abord, la musique résonnant trop fort dans ses oreilles.

« Pardon?
-Une pièce. Auriez-vous une petite pièce? »

En une fraction de seconde la jeune femme pensa « non mais il se fout de ma gueule il m’a oublié ou il le fait exprès et là il en a besoin pour quoi de sa pièce non stop arrête on a dit qu’on disait oui à tout et qu’on ne jugeait plus négativement. »

La jeune femme lui donna alors un nouvel euro, un peu moins brillant mais quand même, et elle partit prendre le métropolitain en souriant.

La nouvelle se répandit assez vite. A huit heure trente-cinq, tous les jours, une jeune femme avec des écouteurs et portant un ravissant sac à main donnait des euros si on lui en demandait. Au bout de quelques mois, la jeune femme n’avait plus d’argent. Elle se retrouva donc fauchée, obligée de vendre ses écouteurs et son ravissant sac à main. Elle n’était pas malheureuse, elle avait continué la méditation, et se disait que cela aurait pu être pire. On aurait pu lui demander du sexe oral par exemple. On lui avait demandé de l’argent. Soit. Et puis la jeune femme avait lu Christophe André et Matthieu Ricard, elle savait qu’on pouvait vire heureux de peu. Un ami lui offrit un chat. Par manque de chance, il se trouva que le mignon petit chaton était une chatte, et la jeune femme, qui n’avait plus d’argent et plus de ravissant sac à main pour le transporter de toutes façons, ne put la faire stériliser. Très vite, son appartement se remplit de chats. Elle dut déménager car elle ne le savait pas encore mais elle était allergique au chat. Quand l’agent immobilier lui demanda « vous le prenez », alors qu’elle visitait un appartement hors de prix sous les toits qui n’avait pas encore été refait, elle dit « oui ». L’hiver elle avait froid mais elle se dit que…

Bon bref. La morale de cette histoire? Il n’y en a pas. Qui prétend encore vouloir donner du sens à ce monde?

Non, en vrai, la morale c’est qu’en vérité la jeune femme n’a jamais donné une pièce à cet homme. Tout cela elle se l’est imaginé dans le métropolitain, contente d’avoir économisé son euro. Elle n’a jamais donné cette pièce alors en fait, qui sait ce qui aurait pu se passer? On devrait peut-être donner plus souvent des pièces finalement.