Souvenir du ComicCon : avez-vous déjà vu de la musique ?

Un week-end d’octobre. Vous vous baladez, aussi nonchalamment que le permet la foule amassée dans les couloirs du Grand Hall de la Villette. Malgré la chaleur, le piétinement incessant et la promiscuité physique que votre tendance à l’anxiété sociale redoute, un sourire indélébile tord votre visage. Parce que vous êtes au Comic Con Paris, qui commence à avoir de moins en moins à envier à son aîné de San Diego. Certes c’est blindé, mais rien à voir avec les queues américaines interminables pour espérer entrapercevoir Tom Hiddleston ou se faire détrousser de 200 euros pour un pauvre autographe. L’ambiance est bon enfant, les discussions passionnées, les cosplays au rendez-vous. Certes, certains stands font office de blague marketing opportuniste, profitant de l’attrait Comic Con pour redorer leur blason flétri (coucou Canal). Mais la plupart sont l’occasion de revenir chez vous les bras remplis de bijoux que vous n’auriez trouvés que difficilement dans les méandres d’Internet. Autre motif de joie: vous ne débourserez pas de sommes astronomiques pour espérer obtenir un coin de salle lors des conférences du bestiaire Marvel/Disney. Par contre, vous aurez votre place au chaud – sans attente ni réservation préalable – pour rencontrer, par exemple, les rockstars du légendaire studio Image Comics.

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Si besoin était de placer le décors, Image Comics est LE sanctuaire du comics indépendant, LE studio concurrençant véritablement les deux mastodontes Marvel et DC. Nous leurs devons entre autres éclaires de génie Spawn, Witchblade, Savage Dragon et cette série guillerette dont vous avez peut-être eu vent:

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Magie du Comic Con Paris, les organisateurs avaient réussi à rassembler certaines des têtes pensantes du studio (Erik Larsen pour ne citer que lui), apothéose atteinte lors de la passionnante conférences 25 ans d’Image Comics. Passionnante parce qu’à écouter ces talents tout en coolitude, Image Comics est un rêve adolescent devenu réalité: le rêve de pouvoir se rebeller contre des parents pétris de libéralisme chevronné (une grande majorité des auteurs sont des anciens de Marvel ou DC) pour créer un espace où capable d’accueillir n’importe quelle lubie vous traversant l’esprit – lubie sur laquelle vous garderiez vos droits d’auteur –. Image Comics, part son statut de 4ème plus gros éditeur, prouve que ce refus de courber l’échine paye.

Toute cette litanie de fangirl pour vous mentionner que le studio avaient rameuté certains de ses pontes, dont Kieron Gillen, Jamie McKelvie et Matt Wilson.

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Pour les petites fans de comics et de diversité que nous sommes, Keiron Gillen est, toute proportion et sens de la mesure gardés, un dieu vivant. Il a produit certains de nos comics chéris, des séries débordantes d’intelligence, d’onirisme réaliste et de finesse:  l’ode musicale Phonogram, ou encore le dantesque « Superhéros Über Alles » Über, dystopie historique fascinante où les ubermenschen sont, ô surprise, nazis. Surtout, avec son compère illustrateur Jamie McKelvie, il s’est emparé des héros Marvel (entreprise tellement dans le turfu que la potentialité d’un film sur leur seule héroïne Avengers viable – Black Widow – ne leurs a que très récemment effleurée l’esprit même fucking HawkEye va avoir sa série Netflix avant Scarlett bordel de merde), moribonds embourbés dans leur idéologies rétrogrades, les a plongés dans un bain d’acide composé de problématiques culturelles/sociales modernes et en a sorti une partie de l’iconique Young Avengers. Le succès du duo tient beaucoup à la modernité indiscutable de ses comics. Fun fact: quand remerciés – ou interrogés – pour la diversité représentée, les deux artistes tirent une mine étonnée: pour eux, cette figuration part d’une évidence. Comme Keiron le mentionnait à ma sœur, en pleine discussion post dédicace: « ta remarque me fait très plaisir, mais pour moi c’est naturel. Je parle de ce que je connais, et je veux que mes comics retracent le monde dans lequel je vis. Je ne vois pas comment les écrire autrement ».

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La diversité parlons-en, puisque leur dernier méfait est une allégorie du concept. The Wicked + The Divine est une fable mythologique sexy fermement ancrée dans les années 2010 – et a fortiori, dans le Londres de 2010 -. Continuant le travail entamé avec Phonogram, les auteurs nous délivrent un conte pop violent et saturé, à la troublante omniprésence musicale (« comment représenter la musique » semble être une des principales problématiques sur laquelle s’érige WickDiv).

Le pitch: tous les 90 ans, des divinités issues de différents terreaux religieux s’incarnent dans de jeunes éphèbes et vont prêcher la bonne parole à coup de concerts démentiels. Mais ces dieux incarnés sous les traits de bien réelles popstar (David Bowie, Rihanna, Prince, Kanye West, Daft Punk…), n’ont que deux ans à vivre. Nous suivons les aventures de Laura, jeune métisse londonienne mal dans sa peau, idolâtrant ces nouveaux prophètes. Sans rien spolier, The Wicked + The Divine ponce les thèmes de la mort, l’éphémère, la trace laissée; ou encore réfléchit sur le statut d’icône, la fanatisation des masses et le pouvoir vain qui en découle. Elle présente des antihéros magnifiques, diluant leurs défauts dans le pouvoir de la musique. En avance parce que extrêmement contemporain, WickDiv avait tout pour nous séduire. Et ô chance, nous avons pu assister à la Masterclass donnée par Kieron Gillen, Jamie McKelvie et Matt Wilson (coloriste). Nous vous avons tant bien que mal retranscris cette dernière. Enjoy.

Si nous devions résumer WickDiv en une chanson/vidéo:

 

Nous allons venir à The Wicked + The Divine, mais pourriez-vous avant tout nous présenter Phonogram (qui va bientôt être édité en France avec la colorisation du premier volume – ndlr) ?

Kieron Gillen : Phonogram est notre première collaboration entre Jamie et moi; nous avions déjà essayé de travailler ensemble, mais rien n’avait abouti. Cette série s’appuie sur l’idée que la musique est magique, dans un sens très métaphorique (pas comme Harry Potter, Donjon & Dragon ou WickDiv). La magie musicale trouve sa source dans la manière dont elle nous émeut et nous touche. Nous donnons souvent l’exemple d’un événement dans le deuxième tome: un personnage entre dans un club, une certaine chanson passe et le pousse à revivre une série de souvenirs douloureux à travers l’image de son ex. C’est une métaphore facilement compréhensible: la plupart des gens qui ont déjà été amoureux ont souvent une chanson qu’il associe à la douleur d’une relation passée. Voilà ce que nous faisons: nous étudions la manière dont la musique nous affecte et nous écrivons des histoires dessus.

Phonogram et WickDiv tendent à creuser la même idée mais sur des registres différents: pour Phonogram, le rapport à la musique prime sur l’intérêt porté aux artistes, tandis que WickDiv se focalise sur le fait d’être fan, et sur le passage du statut de fan à celui de créateur. Pour vous donner une idée, Phonogram est le premier album de Daft Punk, WickDiv le second.

Nous avons choisi de coloriser le premier tome parce que tous les autres le sont; nous avons toujours trouvé cela bizarre. Et puis c’est le 10 anniversaire du premier numéro, c’était notre manière de commémorer. Ce dernier s’intéresse particulièrement à la pop des années 90, mais également aux comics de cette période. Il y a des références à l’univers de Vertigo, c’est la direction que nous avons choisi pour la colorisation, revenir à cette esthétique, sur des ton assez marron… Jamie, tu es d’accord ?

Jamie McKelvie : Oui (rires) !

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Êtes-vous conscients d’avoir cette image de groupe de musique au sein de l’industrie comics ?

Kieron : Nous utilisons énormément cette métaphore.Par exemple, pour décrire notre travail: pour moi, Phonogram s’apparente à un concert dans une cave dégueu pour un show indé obscure, alors que WickDiv est la scène principale de Glastonburry samedi soir.  La métaphore du groupe de musique est très naturelle pour nous. Lorsque notre travail est commenté, nous entendons souvent: « Keiron a fait ça, Mat a fait si »… Mais personnellement, nous nous voyons plus comme une entité organique. Sur plein d’aspects, nous sommes un peu comme le Wu-Tang Clan (rires).

Jamie : J’aimerais rajouter que la métaphore devient hors contrôle de temps en temps (rires).

Keiron : Mais elle peut être prise de manière encore plus littérale. Aussi bien dans Phonogram que dans WickDiv, il y a cette inspiration directement connectée à des chansons pop. Par exemple, la structure narrative du deuxième volume de Phonogram est construite comme une chanson: introduction, couplet, refrain, couplet, refrain, répétition. Nous avons beaucoup utilisé cette structure dans WickDiv, surtout pour les « numéros remix ». Par contre, quelque chose que nous n’avons pas encore fait, ce serait d’avoir un rappeur en guest. A l’intérieur du tome nous aurions quatre pages de freestyle, et puis nous retournerions aux illustrations de Jamie.

Jamie : Nous l’avions presque fait sur le numéro remix. Il y a une scène de parodie porno de WickDiv que nous avons utilisée et redécoupé dans ce remix.

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Il ne manquerait pas un peu de métal dans The Wicked + The Divine ?

Keiron: Tout manque un peu de métal (rires). Le 4ème tome de Phonogram aurait dû être le tome métal. Mais bon, nous ne l’avons jamais fait (rires). Mais sérieusement, regarde les images (il pointe Baphomet du doigt). Tu ne peux pas dire que Baphomet n’est pas métal. Regarde-le ! Il a le pentagramme, le poitrail découvert, regarde sa ceinture… Dude ! C’est plutôt métal, tu ne trouves pas ?

Baphomet est le personnage le plus explicitement métal, mais si tu te penches bien, tu verras d’autres influences. Il y a un peu de Nick Cave, un peu de Iggy… C’est que la pop est devenue tellement énorme…. Et puis je suis plus intéressé par les personnages sarcastiques, je n’avais pas envie de partir dans une représentation à la Spinal Tap. Ha, maintenant que j’en parle ça me donne envie de le revoir !

L’influence la plus évidente également, c’est le chanteur de Sisters Of Mercy, l’élément le plus visuel là-dedans. Fait très intéressant avec ce groupe: à l’époque où ils ont émergé, la new pop était la musique la plus intellectuelle que tu puisses faire. Et ils se sont imposés avec une attitude complètement rockist. La particularité des gens qui se disaient rockist était de ne pas comprendre ce que le rockism était. C’est auto réflexif, une sorte de gros « va te faire foutre » envers sois-même.

baphomet

Si vous pouviez travailler avec un artiste sur un booklet d’un album…

Jamie : Bowie, mais bon…

Keiron : (narquois) Il y a encore beaucoup de coffrets de lui qui sortent…

Jamie : C’est une question trop vaste. Je ne sais pas… Peut être quelqu’un comme Grimes, mais elle n’a pas besoin de mon aide, elle fait déjà tout toute seule. D’ailleurs elle a déjà travaillé pour nous, elle nous a fait une couverture assez incroyable.

Mat : Même réponse que Jamie. Pour être honnête, n’importe quel artiste que Jamie illustrerait, je m’occuperais de la colorisation.

Keiron: Je n’ai jamais écrit de texte pour un livret d’album. J’ai déjà fait les intros de comics, mais jamais pour un album. Je rêverais d’écrire les textes des livrets de réédition de par exemple tous les albums de Kenickie, ou les Manics, Saint-Etienne… C’est mon côté journaliste musical qui ressort.

Churches, powered by Jamie McKelvie:

 

Questions du public:

Dans The Wicked + The Divine, la plupart de vos personnages sont gays, bi, queer, ce qui est rare dans les comics. Je voulais savoir pourquoi avoir fait ce choix, surtout dans un univers dont les icônes sont plutôt conservatives ?

Keiron: Lorsque nous avons commencé WickDiv, nous venions de quitter l’univers Marvel. Et Marvel essayait vraiment de rendre ses icônes plus diversifiées, parce qu’en gros elles venaient toutes des années 60: c’était socialement les années 60 pour toujours. Donc si nous voulions créer, avec The Wicked + The Divine, une mythologie de 2014, il fallait que tout se passe réellement en 2014. Mes inspirations viennent majoritairement d’où je vis – Londres -, de mes amis, des gens que j’aime, de mon entourage, de parties de ma vie: il fallait donc que le comics soit aussi diversifié que ce que je connaissais. Quand je me suis attelé au Young Avengers, je leurs ai tous donné une sexualité fluide – il n’y a qu’un personnage vraiment hétérosexuel. Et encore, c’est discutable – car cela reflétait ma réalité. Donc la réponse serait: « pourquoi pas »? Et les personnages viennent aussi de mes réflexions ou questionnements sur le genre, la sexualité…

Maintenant que j’y pense, – et je vous jure que ce n’est pas la raison pour laquelle tous nos personnages sont queer – mais il y a une blague qui revient assez souvent: si tu veux le plus de drama possible dans un espace restreint, il suffit que tous tes personnages soient bisexuels. Et là, tu atteindras le niveau de complication le plus élevé possible. Bon je n’ai pas fait ça, mais j’y ai pensé après que nous l’ayons écrit. C’est un outil pour faire dans le compliqué.

Jamie : Keiron est toujours très compliqué… (rires)

Keiron: Et puis nous sommes tous « pro kissing »! Désolé, c’était une question sérieuse, je suis en train d’y réponse n’importe comment (rires).

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Pouvez-vous expliquer qui sont les 4 personnages de 1923 ?

Keiron: Je ne peux pas le révéler aujourd’hui, mais je pense que si tu lis attentivement tu peux le déduire. Nous avons prévu de faire un numéro qui revienne sur ces personnages-là en particulier. Pas tout de suite, mais c’est prévu.

Avec la présence de musique, est-ce que dans la construction des pages, le dessin ou les couleurs, vous avez pensé à la synesthésie ? Est ce que cela faisait partie de l’approche ?

Jamie : Oui, surtout pour le numéro 8, avec la rave. Tu as certains découpages qui essaient de faire écho au rythme de la musique. C’est une question très intéressante, parce qu’on dit souvent que la musique est à l’opposé des comics. L’effet musical ne peut pas être reproduit sur papier. Présenter la musique dans un comics est un challenge impossible – d’où son intérêt.

Matt : Pour revenir à la colorisation du numéro 8, il y a tout le temps de la musique, elle monte, elle descend, j’essayais de suivre ses fluctuations. J’ai utilisé des couleurs plus intenses quand les personnages ou la musique étaient sur un pic. Un autre exemple: dans le premier volume, quand Lucifer est attaquée et qu’elle contre-attaque, la lumière devient très puissante, un peu comme quand durant un concert le son et la lumière s’intensifient et que tous vos sens sont assaillis en même temps. Ou l’inverse dans le métro, avec Baphomet et les Morgane: leur affrontement provoque un explosion de noir.

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Avant je lisais pas mal de mangas – je ne sais pas si vous avez lu Nana, où les personnages sont des popstars – et je voulais savoir si vous aviez des influences là dessus, ou si vous avez des lecteurs qui vous en ont parlé?

Jamie : Je suis un grand fan d’Urasawa. Je ne m’y connais pas tellement en manga mais j’ai mes favoris.

Keiron : C’est un peu tricky. Je suis arrivé au Comics comme Jamie, et j’ai toujours considéré le manga – ou les BD – comme du comics. C’était la même chose pour moi, des parties d’un grand tout. Pour notre génération c’était normal de ne pas vraiment faire de séparation. Et même chez Marvel, il y avait beaucoup de gens plutôt issus du manga qui, par le biais de cette lecture, s’intéressaient au comics. C’était un tout.

Jamie : J’ai clairement piqué quelques techniques au manga.

Aviez-vous moins de liberté avec Marvel ?

Keiron : Citons Young Avengers: dans la première scène, tu as Kate Bishop qui se réveille de son premier coup d’un soir. Cette scène était un test: si nous ne pouvions pas la placer, nous ne voulions pas travailler sur le livre. Les ados font des choses qui seraient censurée dans les livres sensés être à leur destination; la plupart de leurs comportements ne pourrait être mis dans un comics de Marvel. Et c’est ce que WickDiv nous a permis de faire: montrer vraiment les comportements adolescents, même dans leur crudité. Alors que chez Marvel, malgré la grande liberté que nous avions, nous devions nous censurer sur de petites choses: par exemple, nous ne pouvions pas les représenter en train de boire de l’alcool, alors que nous savons très bien que les ados n’attendent pas l’âge légal pour en consommer. Mais honnêtement, ils nous ont laissé nous en sortir avec pas mal de choses. Finalement nous n’avions qu’à demander, et le pire qui pouvait nous arriver était qu’ils nous disent non. En général, nous avons eu la bride vraiment très longue.

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Jamie : Nous avions tout de même certaines restrictions sur des points précis, par exemple en terme de sexualité. Il y a même de l’auto censure, tu deviens subrepticement conscient de ce que tu peux faire ou pas. Alors que quand tu travailles pour Image Comics, tu n’as pas cette espèce de main invisible, tu sais que tu peux faire tout ce que tu veux.

Keiron : WickDiv est dans la catégorie « public averti ». C’est un livre sur les ado mais, dans la catégorisation comics, considéré pour un public plus mature. Nous avons toujours été honnêtes là-dessus, nous ne voulions pas avoir de limite quant à ce que nous allions mettre dedans. Mais ne nous voilons pas la face, quand j’étais jeune j’ai lu des livres qui ne m’étaient pas du tout destinés; tout adolescent agit ainsi. Et tu parlais de l’audience précédemment, mais WickDiv se vend mieux que Young Avengers, qui pourtant (du fait des non restrictions d’âge) devrait toucher un public plus large.

 

Pour accompagner la lecture de cette belle série, les auteurs ont eu le bon ton de créer une playlist dédiée:

Elle est géniale, mais bon ça manque un peu de… Bref, comme nous sommes des petites connes prétentieuses, nous vous en avons fait une deuxième. Au cas où. Enjoy 😉