Pas de prescription

Flickr - CC - Marianne Fenon

Aujourd’hui j’étais partie pour vous faire un édito sur une pièce de théâtre que j’ai vue à Toulouse mardi (excellente, à quelques détails près), et puis je me suis réveillée avec une notification Facebook qui ne m’a pas fait beaucoup de bien. Vous voyez, ça fait une semaine que j’essaie de mettre derrière moi le souvenir de cette p*** d’agression sexuelle (oui, j’en ai marre d’être polie et raisonnable) mais c’est comme si mon entourage s’était donné le mot pour me rappeler un peu chaque jour que le monde ne m’a pas attendu pour continuer de tourner, et qu’au lieu d’être dans l’émotion, je devrais être dans l’action. Parce qu’il y a un délai légal pour « passer à autre chose » ?

Du coup ce matin je prends ma hache (pour aller couper du bois en forêt, rassurez-vous, mais à un moment donné pensez bien que ma colère, il faut l’évacuer) et je mets les choses au point :

À moi-même tout d’abord : Jule, arrête de t’excuser de cette colère qui te coule des yeux depuis deux semaines. Ce qu’il s’est passé en avril, c’est bel et bien une agression sexuelle.

À mes ami·es avocat·es : merci de m’avoir rappelé la définition de l’agression sexuelle : « toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise ». Se faire masser les seins et pincer les tétons étant une atteinte sexuelle et, le fait que cela se passe pendant un massage d’une heure trente avec musique et encens relevant de la surprise, on est en plein dedans. Donc il n’y a aucune honte à dénoncer ce qu’il s’est passé. À s’insurger. À exiger des conséquences.

À mon ostéopathe : quand on est un homme et qu’on décide de commenter le récit d’une victime d’agression sexuelle, il est important de bien choisir ses mots. Surtout, il est important de bien mesurer ce qu’on va dire. Reconnaître la gravité des faits : bien. Enchaîner sur « comment ça t’as pas porté plainte ? » : moins bien, encore que si cela est dit pour souligner encore la gravité des faits, pourquoi pas. Terminer sur « tu sais qu’en ne portant pas plainte, tu mets en danger d’autres femmes » : nul. Zéro. Parce que pour pouvoir porter plainte il faut déjà :

  • Être conscient·e que ce qu’on a vécu ne relève pas d’un comportement adéquat, et surtout n’est PAS excusable
  • Avoir le courage de se rendre dans un commissariat et de prendre le risque de ne pas être écouté·e
  • Prendre le risque d’être écouté·e mais de s’entendre dire que ça ne relève pas d’une agression sexuelle  (car le policier ou la policière n’est pas formé à ces questions) et donc qu’on ne peut rien faire pour vous ma p’tite dame
  • Avoir le temps, l’énergie, le courage ET l’argent de gérer l’après plainte : les courriers, l’éventuel procès etc.

À mes ami·es qui se sont indigné·es :comme toute chose grave qui arrive dans la vie d’une personne, on ne passe pas à autre chose au bout de 3 jours. Donc même si on s’est remis à manger et à sourire, ça ne veut pas dire qu’on est prêt·e à en rire, à en parler comme on parle de la fermeture malheureuse du café du coin de la rue, ou à taire le sujet. Par ailleurs, merci de ne pas reproduire les actes contre lesquels vous vous êtes vous-mêmes indigné·es. Quand vous me dites « Quoi ? Le studio de yoga a réinvité ce gars ? Et ils t’ont prévenue par newsletter ? Quels cons, ils auraient au moins pu te sortir de la mailing liste ! », ne m’envoyez pas deux jours après une invitation Facebook à un workshop de yoga dans le studio en question. Vraiment.

À ceux qui ne voient pas pourquoi je ne me mets pas plus en colère : si vous saviez la taille du monstre qui hurle dans mon corps depuis des jours, vous reculeriez d’une bonne dizaine de mètres. Pourquoi je ne me mets pas davantage en colère ? Mais parce que je suis une femme ! J’ai une forte propension à l’hystérie vous savez. Et donc une forte propension à ce que mon propos soit analysé au prisme des mots que je vais choisir pour me raconter. Alors si je veux qu’on écoute, qu’on comprenne, qu’on digère l’information, il est malheureusement nécessaire que je sois ultra rationnelle. Ultra posée. Que je dépense une énergie de dingue à ne sonner ni trop en colère, ni trop zen, ni trop triste, ni trop joyeuse, encore un peu dans l’émotion mais montrer que j’ai du recul sur la situation, sourire mais pas rire à gorge déployée, mais pas pleurer non plus, parce que sinon on pourrait me dire que :

  • Au fond le problème c’est surtout que ça te rappelle d’autres trucs de ton passé non ? Tu devrais en profiter pour retravailler ça avec ton psy.
  • Je comprends ta colère mais tu devrais la transformer en quelque chose de créatif non ?
  • Tu ne crois pas que tu pourrais en profiter pour faire un article pour tel journal ? Tu devrais écrire un papier vu que c’est ton métier.
  • C’est vrai que ça tombe au mauvais moment, le stress du déménagement tout ça… Tu devrais prendre trois jours dans un spa non?
  • Si ça te travaille toujours autant, tu devrais te renseigner pour porter plainte finalement non ?

Le truc c’est que non, je ne devrais rien du tout. Pourquoi c’est moi qui devrais ? Pourquoi ce n’est pas plutôt eux qui devraient s’excuser ? Se morfondre ? Se mordre les doigts ? Je n’ai pas le temps. Je n’ai pas l’énergie pour être victime et porte-parole. J’ai besoin d’être victime et c’est tout. Je n’ai pas envie qu’on me dise que je suis forte ou qu’on m’explique comment l’être davantage. J’ai besoin qu’on me dise et qu’on me le répète :

  • Non, ce n’est pas normal ce qu’il s’est passé.
  • Oui, tu as raison d’être en colère et d’être triste.

Et cela sans prescription. Parce qu’aucune explication ne saura excuser ce qu’il s’est passé, cette agression sexuelle. Aucune raison ne devrait m’obliger à oublier, digérer, transformer ma colère, ma tristesse, ma déception si je ne suis pas prête à le faire. Si je n’en ai pas envie.