Moonlight et la beauté du corps noir

Les Oscars ne s’y sont finalement pas trompés: Moonlight est un excellent film. Si l’oeuvre fait le pari de traiter sans emphase larmoyante l’homosexualité dans la communauté afro-américaine, elle a également le mérite de proposer une subtile réflexion sur le corps noir, sa beauté trop souvent décriée, les impacts des représentations patriarcales sur ce dernier. Et ça fait beaucoup de bien. Pensées de sortie de ciné:

Black is the new Black

Le noir est une tonalité exigeante (n’a t-il pas fallu 40 ans à Auguste Renoir pour découvrir qu’elle était « la mère de toutes les couleurs » ?) et mal aimée, nous ne vous apprendrons rien. Si une représentation nécessite un antagonisme pour exister, alors le noir serait le négatif sur lequel s’érige le blanc – à la « finesse délicate » de la blonde colombe occidentale, opposez la « force grossière » des traits négroïdes -. Tantôt sexualisé à outrance (aux Etats-Unis, les viols perpétués sur  l’esclave étaient légitimés par son « corps de tentatrice ») tantôt diabolisé, nous retenons surtout du corps noir des figurations suppliciées. Dans les livres d’histoire s’étale une anatomie ravagée par la sauvagerie, enchaînée, amputée, brûlée – en témoignent ces cartes postales partagées comme souvenir de vacances dans le Sud des Etats-Unis, ou encore les réalités de la colonisation européenne – . Un corps exposé et fétichisé – notons la tendance des meurtriers américains à s’approprier une partie de leur victime, ou encore les zoos humains des expositions coloniales -. C’est enfin un corps qui inspire la peur et qui portent les stigmates de la brute, du violeur, de l’assassin (voir le documentaire 13th).
Pourtant, si nous nous plaçons du côté de l’artiste ou du plasticien, ce corps dégradé dans l’inconscient collectif se révèle fascinant à reproduire, alliant sans pareil force et finesse tout en demeurant difficile à saisir – ceux qui dessinent savent que, par exemple, le corps noir oblige un renversement exigeant des techniques d’ombres pour apparaître -.

« Black boys look blue under the moonlight. I’mma call you Blue » – Juan

Ici est la première réussite de Moonlight : il redonne au corps noir sa beauté; mieux, il le poétise (un peu à la manière dont Baudelaire poétisait le corps métisse). Cette dynamique est particulièrement visible via le personnage de Juan – le choix de Mahershala Ali, dont attrait et posture imposent naturellement le respect, est à ce titre une évidence -. De ce corps débordent la coolitude, la force tranquille et une certaine nonchalance aux aguets; même si ici sublimées, ces caractéristiques sont assez communes de la représentation du jeune noir américain. Mais de ce corps émanent également une grande affection et une subtile vulnérabilité. Prenons comme exemple la scène de la plage, où adulte et enfant sont surpris dans un moment de jeu. En portant le frêle Little, Juan lui transmet la confiance nécessaire pour nager par lui même. Et ce n’est pas la force qui domine son propre corps – pourtant objectivement puissant -, mais plutôt la tendresse et la délicatesse.
Outre la figure du mentor, cette sublimation des corps traverse l’oeuvre dans son ensemble. Nous pensons par exemple aux longues scènes où la caméra s’attarde amoureusement sur ses personnages – lorsque Juan discute avec son homme de main, les enfants en train de jouer, Little dans son bain, ou encore Kevin fumant pendant sa pause -, le tout porté par la musique aussi parfaite qu’inattendue de Nicolas Brittel.

« I cry so much sometimes I feel like I’mma just turn into drops » – Chiron

Aussi intelligemment que la célébration de la beauté du corps noir, Moonlight dépeint parfaitement la manière dont un système social modifie violemment les corps à son image; il est en cela une excellente illustration du concept d’intersectionnalité. Subtilement, le film met en lumière la corruption profonde opérée par le masculinisme et le rôle fondamentalement restrictif qu’il assigne : c’est la violence des enfants qui poursuivent Little, les remarques de sa mère, cette phrase aussi terrible que perspicace de Kevin (« Little, je sais que tu n’es pas faible. Mais ça n’a ne compte pas tant que tu ne l’as pas montré »), le discours de sa prof, les insultes et les bastons répétées. Le coup d’éclat de Chiron finissant par frapper son bourreau n’a alors rien d’étonnant.
Néanmoins, il y a un choc ressenti par le spectateur lorsque le film passe du timide adolescent à la masse musculaire de Black. L’idée de masculin imposée par notre système patriarcal réduit et confine l’homme à un horizon de « virilité » fantasmée monochrome, sans profondeur et banal (voir notre article sur Les Animaux Fantastiques). C’est un corps uniforme refusant toute complexité et sensibilité – ne parlons même pas de l’ignominie homosexuelle -. Ajoutez à cette réalité un zeste de problématiques ethniques et socio-culturelles: le corps de l’homme noir devient l’un des plus meurtris par les clichés de la masculinité patriarcale. Tout impressionnant qu’il soit, le corps de Black en est un criant exemple. Ce dernier s’en défend lui-même : «  Après l’incident, je me suis reconstruit. Je suis devenu quelqu’un de fort ».
D’ailleurs, Chiron/Black semble revivre le moment de basculement où il a décidé de modifier son être pour correspondre aux standards du masculinisme: devant le miroir de sa mère, le visage ruisselant, le regard durci fixé sur son reflet tuméfié – avant de s’en prendre à son « camarade » -. Des années après, nous retrouvons Black plonger à nouveau la tête dans l’eau glacée, comme si cette répétition comblait les craquèlements inévitables de ce masque suffocant qu’est le masculin patriarcal. Ou peut-être l’eau lui permet elle de revenir à cet instant suspendu où, dans les bras de Juan puis dans ceux de Kevin, il se trouvait au centre du monde.

« Who is you, Chiron ? » – Kevin

Le film aurait pu très mal se terminer. Confiné dans un rôle et un corps qu’il a acceptés (et qui oserait l’en blâmer), Chiron aurait pu parfaitement se confondre avec le personnage de Black. Mais c’est par l’amour qu’il se dépasse (Moonlight ne s’ouvre-t-il pas sur Every Nigger Is A Star et son « We’ve got a bright place in the sun/Where there’s love for everyone »): l’amour de Juan et de Teresa, l’amour difficile de sa mère qui l’enjoindra de se permettre la tendresse qu’elle n’a pas toujours eu pour lui, l’amour de Kevin. C’est à la fin, lorsqu’il déclare sa flamme à son ancien camarade et ainsi suit le conseil donné plus tôt par Juan – décider de qui il veut être, et ne laisser personne (en l’occurrence, la société patriarcale) décider de son identité pour lui -, que Black se réconcilie avec Little. Little qui le/nous dévisage. Little dont la silhouette, qui n’avait pas encore subi les outrages d’une masculinité toxique, se déploie dans toute sa beauté presque irréelle: face à l’océan, un corps noir qui s’auréole de bleu au clair de lune.

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