Lettre à un presqu’ex

Flickr - CC - Lucas Maystre

Cher toi,

C’est vrai, je me suis imaginée porter ton nom, tes enfants, ta tête réduite en pendentif. J’ai imaginé dans ton cou me blottir, laisser des marques de suçons, ou serrer mes mains très fort jusqu’à ce que tu deviennes tout bleu. Je ne sais pas si tu te souviens des noms d’enfants qu’on avait choisis, à une soirée, bourrés, et on avait trinqué à l’idée lumineuse d’appeler de potentiels triplés Bob, Patrick et Carlo. Même pas conçus, ils avaient déjà la vie pourrie par leurs parents.

C’est de ça, dont je voudrais te parler. Pas des disputes concernant le goût de la pizza ou de cette manie insupportable que tu as de ne jamais ranger correctement l’aspirateur. Tu sais, on m’avait parlé de ces petits défauts attendrissants au début, insupportables à la fin. J’y croyais pas. Eh bien c’est vrai. Mes parents ont définitivement mon admiration pour leurs 30 ans de mariage. Il parait que c’est une histoire de génération, jeter au lieu de réparer, ce genre de truc. C’est peut-être un peu pour réparer que je t’écris. Réparer ou séparer, telle est la question.

Je me rappelle, et rappelle-toi avec moi, les litres de bière qu’on a pu engloutir au pub, et quand on a fini à chanter des chansons paillardes irlandaises auxquelles on ne comprenait rien, mais qu’on vociférait quand même en tapant de la pinte sur le comptoir en rythme. Il y a eu cette fois aussi, où j’ai fait une crise de panique en pleine fête nationale parce que je ne supporte pas les pétards, et où l’on a fini la soirée dans une lugubre gare routière à s’imaginer les pires scénarios de viol et enlèvement par la mafia du coin qui se demandait ce qu’on foutait là. Et puis, nos jeux débiles aux fêtes de famille, à faire des blagues salaces devant les grands-parents trop sourds pour entendre, et tu te souviens, oui je suis sûre que tu te souviens, nos séances de ciné en plein air, quand pour survivre dans la chaleur toulousaine des nuits du mois d’août, on sortait le canapé sur la terrasse, et on déménageait la télé, la NASA nous envie encore nos branchements ingénieux pour relier ventilateur-brumisateur-tourne-disque-enceintes-console-ordi-télé à un seul câble HDMI. Tu sais, tu es la seule personne avec qui j’ai regardé tous les épisodes de Friends dans l’ordre chronologique, dans le désordre chronologique, en VF, en VOSTFR, et en néerlandais non sous-titré pour se rendre compte qu’on connaissait vraiment tous les dialogues par cœur. Quand j’y pense, tu es aussi la seule personne qui m’ait fait m’étouffer de rire avec un sushi au resto japonais, ou qui ait réussi à me faire monter sur une moto, cet engin de l’enfer. Je pense ne pas me tromper en te disant que tu détiens également le record dans la catégorie Nombre de fois où j’ai imaginé te tuer. Je crois que l’inverse est vrai aussi.

Il n’y a pas grand chose de toi que je ne connaisse pas. Je reconnais ton rire au milieu des bruits d’une foule, je sais à quel endroit tes jeans s’usent en premier, je pourrais appliquer le dentifrice sur ta brosse à dents d’une manière absolument identique à la tienne, tellement je sais ce qui te constitue, toi et tes manies d’humain. Je pourrais cartographier ton corps les yeux fermés, avec tous les kilomètres que mes doigts ont parcouru en caresses sur toi. Et en te connaissant toi, c’est moi que je connais aussi un peu mieux.

Tu vois, on aurait pu faire les gros titres en s’entretuant par étouffement avec des éponges pleines de liquide vaisselle, on serait restés dans les mémoires comme Les amants maudits du Paic citron, quelque chose comme ça. Mais bon, tu me connais. Je n’ai jamais aimé attirer l’attention. Je me contenterais juste de te dire que je suis désolée, pour les colères, pour les disputes, pour avoir cassé la vaisselle. Je penses que tu mérites le trophée du Mec le plus patient du monde, et comme je doute qu’un tel prix existe, je viens de le créer pour toi, et t’informe que tu en es le premier détenteur. Félicitations.

Je pourrais enfin te dire que tu mérites mieux, mais je ne le pense pas, personne ne te supporterait comme moi. Toutes les copines me disent que ça ne marche pas, de rester amis, qu’on croit toujours être l’exception, mais qu’on confirme juste la règle. Je ne crois pas être l’exception. Je crois qu’on n’a jamais vraiment obéi aux règles de toute manière. On ne va pas rester amis, parce qu’on ne va pas partir. Et que, profondément, amis, c’est ce qu’on a toujours été.

Amicalement et presqu’amoureusement tienne,

B.