J’aime pas le nudisme, c’est grave?

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Je n’aime pas le nudisme. Je ne suis pas naturiste. Non vraiment, j’ai essayé mais rien à faire. Comme les sushis d’ailleurs, mais c’est un autre débat. Du coup je me demande, Est-ce que j’ai un complexe ? Est-ce que je n’aime pas mon corps ? Ou est-ce que je le surinvestis trop ?

Ma première expérience de la chose a eu lieu en Allemagne, selbstverständlich, le pays où le nudisme est roi. FKK.
FKK c’est die Freikörperkultur (on comprend qu’avec des mots comme ça, les gens kiffent pas l’allemand franchement, répétez-le plusieurs fois à haute voix pour voir ?), comprendre la culture du corps libre. Etre nu, c’est être libre. Ouais, je sais pas. La couverture de ce magazine FKK me laisse un peu pantoise.

FKK

Mon pote Ben, qu’on ne nommera pas, est friand de naturisme. Etre à poil chez lui c’est son kiffe, d’ailleurs sa coloc a méchamment empiété sur sa liberté le jour où elle l’a vu traverser le salon à poil (enfin il portait des tongs et des chaussettes quand même), tasse de café à la main, et lui a dit qu’à partir d’aujourd’hui il serait gentil de mettre au moins un slip.

Ma première expérience nudiste fut le fruit d’un hasard brûlant (pas de métaphore, je vous vois venir, il faisait vraiment chaud ce jour-là). Avec un pote on était allés pique-niquer en haut d’une colline sauf qu’en haut de la colline en question il n’y avait pas un seul arbre, du coup, à deux doigts de l’insolation, on est redescendus à la recherche d’un lac tout proche. Arrivés là-bas c’était festival de bites et de seins qui pendent, mais pas le choix, il faisait vraiment trop chaud. On s’est déshabillés en deux deux sans oser se regarder et on a plongé.

A ce moment-là j’étais encore contente d’avoir atterri dans ce repaire de FKK. C’était l’occasion. J’avais toujours voulu savoir comment on se sentait là-bas. Sûrement depuis qu’on m’avait offert la collection des Gendarmes à Noël. D’ailleurs, c’est cadeau :

 

 

Mais une fois de retour sur nos serviettes, j’ai frôlé l’indigestion. Chaque fois que je levais les yeux je voyais une bite. Partout. Des bites. Et comment ne pas regarder franchement ? Cet organe qu’on tient à cacher, qui s’effeuille dans l’intimité de la chambre, qu’on devine sous ses doigts dans le noir, boum, d’un coup c’était l’invasion. Une vraie indigestion je vous dis. Comme le foie gras à Noël : vous le choisissez en magasin, caressez le torchon, l’ouvrez délicatement, y trempez la pointe de votre couteau, le portez à votre bouche, vous léchez subtilement vos lèvres, mais bref, à Noël, une fois par an. Comment vous vous sentiriez si on vous plongeait dans un tonneau de foie gras ? Qu’on vous lapidait au foie gras, nu sur la place publique ? Que votre mec vous frottait au foie gras dans la douche ? Voilà comment je me sentais ce jour-là, écoeurée. Curieuse une seconde, malade le reste du temps. Et puis surtout, je n’osais pas me planter là, l’eau à mi-mollet, les mains sur les hanches, contemplant fièrement la nature merveilleuse devant moi, un canard circulant entre mes jambes, non. Contrairement à tous ces hommes fixant l’horizon, j’étais enroulée dans ma serviette. Parce que je les regardais, je ne pouvais pas imaginer qu’on ne me regarde pas. C’est normal de regarder non ? On n’est pas tous les jours entourés des onze mille verges.

Ce souvenir étrange m’est revenu tout à l’heure, alors que j’enlevai mon maillot trempé au bord de la piscine et traversai le jardin, nue et en tongs, pour retrouver mes vêtements laissés sur la terrasse un peu plus loin. Parce que même seule, je ne me sentais ni bien, ni libre. Alors que mon pote Ben lui t’explique qu’il adore ce baigner nu : « on est d’accord que c’est plus agréable de se doucher nu qu’en maillot? C’est notre nature, tous les humains aiment ça. C’est la société qui nous impose des standards de beauté qui ne nous font plus accepter notre nudité. »

Du coup je m’interroge. Est-ce que tout ça n’aurait pas avoir avec un surinvestissement du sexe. Parce qu’au fond il est bien là mon problème. Je n’ai envie de voir des bites que quand elles m’intéressent, quand elles m’excitent. C’est pareil au sauna. Je n’aime pas être nue au sauna, et je n’aime pas voir des gens nus au sauna. Parce que pour moi la nudité est personnelle. C’est ce qu’on appelle être pudique je crois, non ?

Pudeur, du latin pudor, sentiment de honte, réserve, modestie, timidité : Tendance à éprouver de la gêne, de la honte, devant ce qui touche à la sexualité.

La pudeur, être pudique, ça me renvoie directement à mon enfance, quand je me moquais des copines qui venaient chez moi et allaient se mettre en maillot dans ma salle de bain au lieu de se changer dans ma chambre avec moi. Je trouvais ça bête. Mais au fond, avec le recul, j’avais juste envie de les mater, de comparer la naissance de leur poitrine à la mienne, la présence d’éventuels poils sur leur zizoune. Donc peut-être qu’elle faisaient bien d’aller se cacher. Aujourd’hui, si une copine était dans ma chambre… Je ne sais pas. Pour les seins je me retournerais vaguement en enlevant mon tee-shirt, pour le bas je crois que j’irais dans la salle de bain moi aussi. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Le sexe encore une fois.

Et c’est là que s’écrase un gros sentiment de culpabilité sur le bout de mon nez. Comme si c’était stupide de réduire le corps au sexe. D’ailleurs, j’ai l’impression de frôler dangereusement le discours des adeptes du voile. La réduction serait facile : je n’aime pas être nue car pour moi la nudité de l’autre c’est le sexe, donc j’y pense, donc c’est que l’autre y pense, donc il faudrait rester cachée. Bon, après je prône le maillot de bain au sauna, pas la burqa dans les rues. Mais je sens qu’il y a là quelque chose de pas clair.

Et si l’on prenait le problème autrement. Je suis stupide de ne pas oser me baigner nue parmi d’autres personnes nues ? Mais qu’est-ce qui me dit que le nudiste est un homme au-delà de tout soupçon, qui ne verrait que là l’expression de sa liberté ? Qui me dit que le nudiste n’est pas qu’un exhibitionniste ? Parce que vu le nombre de filles que se tape mon pote Ben, je me dis qu’il doit bien les mater non, sur les plage du Cap d’Agde ? Ou ça n’a rien à voir ? Serait-il capable de danser toute la nuit en boîte en cherchant à pécho, et ne pas regarder ce qui est passé entre les mailles de son filet le lendemain dans le sable ? Non, il l’avoue lui-même : « j’ai encore des réflexes de « textile », donc je mate. C’est très sexuel en fait. Le jour à la plage tu rencontres des gens que t’as baisé la veille. Bon c’est le Cap d’Agde aussi, à Montalivet par contre j’ai jamais maté. »

Finalement, qu’est-ce qui est sain : arriver à dissocier son corps nu de la nudité sexuelle et déambuler parmi d’autres corps nus sans y projeter de désir ? Ou préférer offrir ses derniers secrets à ceux qu’on choisit ? Car c’est bien là l’intimité, d’intus, superlatif de l’en-dedans, ce que tout le monde ne peut pas voir puisque c’est dedans, et en l’occurrence, le videur c’est nous-mêmes.

Moi qui ne suis pas spirituelle pour deux sous (mais très drôle pour autant), serai-je en fait marquée par la stricte pudeur religieuse ? Argh.

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Un bon article ici pour aller plus loin…

Et merci à Ben pour la petite discussion 🙂