Xavier

Hier la ville est devenue folle. Griffée par les branches. Étouffée par les feuilles oranges. Glacée et brûlante, rageuse, violente. Violente. Immobilisée, pliée en deux, incapable de respirer. Dedans : X. Dehors : Xavier. Vous partagez la même initiale.

Quatre heures de terreur, de solitude dans la foule de Berlinois blasés qui ne râlent même pas en entendant les micros grésiller : « En raison de la tempête, la ligne 6 est interrompue entre… », « En raison de la tempête, la Ring Bahn ne fonctionne plus », et puis tous les trains, et la ligne 2, et la ligne 1, les ponts aériens ne tremblent plus. La voix masculine qui répète ces annonces toutes les 45 secondes fait traîner ses débuts de phrase. En raisooon de la tempêêête… Blasée. Les avions sont au sol et moi je suis là, au milieu du quai, les yeux exorbités par ce que j’ai vu là-dehors, le tramway qui m’a frôlée quand la rafale m’a propulsée sur la route, moi et mon vélo. Pliée en deux, tentant de ne pas m’envoler, de maintenir mon vélo au sol. L’ouragan. La tempête ? Non, ils ont parlé d’ouragan. Je descends les escaliers et me retrouve au milieu du quai, tremblante dans mon k-way bleu, figée dans mes bottes jaunes, les mains crispées sur mon guidon, rouges et blanches. Striées de griffures.

Je regarde les wagons défiler. Dehors c’est Xavier. Dedans c’est X. Et je tangue sous les rafales qui m’atteignent. Deux heures plus tard je suis de nouveau en selle. Le ciel est noir de la nuit, un noir de colère. J’ai peur. Sur la route les voitures sont folles, elles crient à chaque croisement, les sirènes hurlent des airs morbides. Sur la piste les branches craquent sous mes roues, je dérape sur les feuilles trempées, les pommes de pin, parfois je m’arrête et tente de respirer. Laisser le vélo là et… Et puis quoi ? Plus de métro, plus de taxi, personne n’habite ici et moi tout ce que je veux c’est rentrer. Rentrer chez moi. S’il vous plaît. Je remonte et je pédale, je vais vite, aussi vite que je peux car quand le vent souffle il a moins de prise si je file dans l’autre sens. L’impression qu’ils me courent après. X. Xavier. Laissez-moi, laissez-moi tous les deux. Je file vers la maison, Yorkstr., Mehringdamm, Gneisenaustr., l’ombre immense de Südstern est en face, plus qu’un morceau de route, le plus dangereux sans doute, Hasenheide et la promesse de mon fauteuil en osier, du thé je vais me faire du thé. Mes yeux pleurent et je ne saurais dire qui de X. ou de Xavier est à blâmer. Mes doigts sont tellement froids qu’ils se referment difficilement sur la clé. La porte s’ouvre, je laisse tout tomber, mon k-way, mon sac, mes épaules, le reste de ma soirée. Il fait noir dans le salon et pourtant un feu s’allume. Le ciel, le ciel a changé. Une lumière inconnue se reflète dans le miroir, sur le gris des lampes, allume l’osier du coffre. Et me voilà frappée à nouveau, par le silence cette fois. Comme un quadruple vitrage. Quatre heures que Xavier hurle à mon oreille et les sirènes et les voix métalliques et les voitures et les cadavres des pommes de pin et cette voix en moi qui me griffe quand soudain il n’y a plus rien. Ce silence a la douceur du cachemire. Cette fois je pleure pour de bon. Je laisse tomber ma jupe, mon collant, ma chemise, mon soutien-gorge, j’attrape ce pull poilu et le serre contre moi. Il sent la pluie des jours d’été. Ensemble nous nous serrons contre le radiateur. Même le téléphone s’abstient de sonner. Xavier est resté à la porte. X. aussi. Ce soir, demain et les jours prochains je reste là. Personne ne sort, personne ne rentre. C’est le fauteuil, la bougie et moi. Moi.