Sakura, avant-gardiste Chasseuse de Cartes ?

Aaaaah, les mercredis après-midi des années 2000 ! Période d’insouciance juvénile où vous ne vous étiez pas encore fait boxer la gueule par les réalités de l’adultisme, c’était aussi un instant privilégié de votre semaine : le moment de vous réunir entre potes afin de célébrer la venue du dernier épisode de Sakura – Chasseuse de Cartes (que vous regardiez en rediffusion sur M6 ou alors en VHS, l’un de vos camarades étant l’heureux détenteur de Fox Kids). Manga incontournable de l’univers CLAMP (très florissant studio de bande dessinée japonaise – tenu par 4 mangaka femmes, s’il vous plaît -), Sakura n’était pas qu’un shōjo au générique d’anthologie fait pour amuser les petites filles.

Rappelons tout d’abord que les autrices de CLAMP sont également créatrices du désormais culte Tokyo Babylon, critique sociale explicite de la vie citadine – et l’une des premières œuvres traduites en français à relater une histoire d’amour homosexuelle (avant même le couple emblématique – et terriblement maltraité – Sailor Neptune et Sailor Uranus -). Partant de ce constat, il n’est pas étonnant que derrière le glaçage mignon, les costumes à foison et une peluche à l’accent du Sud de Sakura se distille une certaine modernité quant au traitement de ses personnages et de son histoire. Profitons du retour de Mlle Kinomoto chez Pika Edition pour dresser une liste non exhaustive des points sur lesquels le manga s’est montré d’un avant-gardisme feutré.

NDRL : nous nous concentrerons ici sur la version « livre » de l’oeuvre. En effet, en plus de jouer sur le surnombre de cartes (rentabilité oblige), l’animé en minimise les aspects les plus novateurs (et en accentue certains dont le spectateur aurait pu se passer). Mais il aura évidemment toujours une place spéciale dans notre cœur. 

Sakura, un modèle d’héroïne :

En tant que consommateur.rice assidu.e de comics / manga / BD / séries, il ne vous aura pas échappé que les héroïne pâtissent d’un trait récurrent : elles se doivent d’être torturées, excessivement fortes et/ou badass pour exister – comme si seule une personnalité extraordinaire pouvait être à même de légitimer la présence d’une femme -. Premier élément de fraîcheur : Sakura est une fillette a priori lambda. Comme vous petite, elle rêvasse à l’école, est toujours en retard, amoureuse du meilleur pote de son frère, déteste les maths mais adore le sport… Bref, pas grand chose de la donzelle larger than life généralement utilisée pour justifier l’héroïsme féminin. Sa « normalité » ne l’empêche pourtant pas d’être devenue un formidable personnage principal, ayant à présent acquis le statut d’icône. Dans la digne lignée de Sailor Moon, Sakura joue sur l’inverse de la personnae tourmentée acculée aux protagonistes femelles : c’est un astre saturé d’énergie positive, irradiant son entourage par sa bonne volonté et sa gentillesse (c’est d’ailleurs ainsi qu’elle parviendra à battre et “apprivoiser” le difficile Yué) jusqu’à faire mentir l’un des adages les plus chers à notre monde selon lequel “kindness is taken for weakness”. Enfin, si elle reconnait pleinement l’importance du travail d’équipe, son altruisme débordant ne l’empêche pas de se cramponner à une valeur fixe : la confiance en soi

Sans vous refaire l’historique de la série (il n’y a que 12 tomes : ceux qui ne les ont pas lus vont donc nous faire le plaisir de passer 2 heures à la Fnac et de se remettre à niveau), le deuxième arc narratif se présente sous la forme d’un voyage initiatique concentré sur les efforts de Sakura pour transformer les cartes – se les approprier -. Comme lui souffle Clow (maître originel des cartes) :

En somme, la magie de Sakura ne puise sa source que dans la confiance de la jeune fille en elle-même, ce qui ne l’empêche pas de se révéler encore plus puissante que celle du plus puissant des magiciens. Il existe de nombreuses occurrences de ce trait de caractère que Sakura peaufine au fur et à mesure de l’oeuvre, mais la plus belle illustration est à trouver à la fin manga : alors que le monde est plongé dans les ténèbres, l’héroïne termine son combat contre Eriol par cette phrase : “Ça va aller, j’ai confiance en Kelo et Yué, je fais confiances aux cartes ! Et j’ai confiance en moi ! » avant d’irradier le monde de sa lumière. Dans un environnement sociétal où les femmes sont habituées à douter de leur capacité – se cantonnant souvent au rôle de celle qui n’ose pas -, voici un bien bel exemple d’assurance, de persévérance et de foi personnelle féminine.

L’homosexualité normalisée ?

Si nous considérons les mangas phares de cette décennie, force est de constater la pauvreté de l’effort dés qu’il s’agit de dépeindre autre chose que du « mâle hétérosexuel ethno-normé et viril » (nous ne reviendrons pas sur la misogynie rampante ni sur les sous-textes homosexuels non assumés de Naruto ; ou encore sur le revirement à 180° de l’identité sexuelle de Kaneki Ken dans Tokyo Ghoul) ; à part dans le monde merveilleux du shōjo. Si Sailor Moon est un fer de lance sur cet aspect (n’hésitez pas à mater cet épisode de Vice sobrement intitulé « How Sailor Moon Transformed Queer 90’s Kids Lives »), il serait sacrilège d’oublier les discrètes insertions de Sakura

Comme mentionné en introduction, l’histoire de CLAMP est parsemée de personnages aux traits de « minorités », principalement sur le thème de l’homosexualité. Cette réalité se retrouve dans Sakura au travers des personnages de Tomoyo, Toya et Yukito.
Tomoyo est la parfaite meilleure amie : elle admire l’héroïne, l’habille, la filme, la soutient, l’écoute, la conseille, l’accompagne dans toutes ses aventures… Au fur et à mesure du manga, Tomoyo révèle un sentiment plus profond, considérant en réalité Sakura comme « l’élue de son cœur ».

Quant aux suivants, Yukito est le meilleur ami du frère de Sakura (dont la jeune fille est profondément amoureuse), Toya. Or, l’histoire révèle que les deux tourtereaux entretiennent l’un pour l’autre un amour bien différent que de la pure amitié. Les répétitions de sous-entendus ou de déclarations avortées sont pléthores ; mais c’est à la fin des multiples péripéties amenant Toya à perdre ses pouvoirs au profit de Yukito que le jeune homme taciturne verbalisera ses véritables sentiments à l’intéressé – qui, de son côté, se révélera lors d’une entrevue avec Sakura -. 

Plus que la représentation d’amoures homosexuelles, c’est bien la manière de représenter qui s’avère remarquable dans Sakura. En effet – et c’est souvent le cas des shōjo -,  l’homosexualité est traitée comme une attirance non problématique, « normalisée ». Tomoyo n’avoue pas explicitement ses sentiments à Sakura non pas par peur de sa réaction, mais parce qu’elle sait que son amie est amoureuse de Shaolan ; le certain temps que mettent Toya et Yukito à s’avouer leur amour n’a rien à voir avec l’homosexualité. De manière générale, le manga regorge de référence à l’indifférence de genre quant à l’attirance physique et sentimentale : Sakura se déguisant en prince et Shaolan en donzelle en détresse, Sakura fangirlant explicitement sur sa professeure (”quand je regarde Mlle Mizuki, elle me fait vraiment craquer” (sic)) – admettons que le rapport élève / professeur est très « spécialement » traité dans Sakura : la relation sur le fil de la légalité entre Lika et M. Terada, ou encore Mlle Mizuki et Eriol sont là pour en attester -, Shaolan qui ne cache pas son émoi en la présence de Yukito (à cause de l’influence de Yué, certes)…
Cette normalisation est à notre sens d’une importance capitale, et a sûrement influencé notre assimilation enfantine personnelle de la fluidité sexuelle. C’est une des raisons pour lesquelles Sakura est un superbe livre pour gamins, leur présentant des traits dits « minoritaires » comme d’une normalité sans contestation. Laissons-les rêver et se construire au sein d’un monde vertueux, ouvert et sain : ils auront bien le temps de découvrir que des caractéristiques différenciantes aussi futiles que le sexe, la couleur de peau ou l’inclinaison amoureuse peuvent tuer un individu.

Des enfants confrontés à des problématiques adultes :

Enfin, derrière ses airs super kawaii, Sakura est aussi un livre sur le deuil, la disparition et la réparation. La mère défunte de Sakura, par exemple, est une ombre qui sous-tend l’ensemble de l’oeuvre : l’héroïne parle souvent d’elle – voir lui parle – (l’une des premières cartes qu’elle peine à capturer est Mirror, qui copie l’apparence maternelle), son frère la voit, son père change les photos régulièrement comme si la dame était toujours parmi eux… Sakura ne pleure pas sa mère : elle considère la perte comme un élément à part entière de sa vie. Si l’écolière, modèle de positivisme, présente le meilleur aspect du deuil, le manga en traite également les difficultés : l’exemple le plus flagrant demeure sûrement le personnage de Yué, gardien des cartes s’accrochant envers et contre tous au souvenir de son “père” défunt Clow.  De même, ce dernier offre l’éclairage le plus étonnant sur le sujet. En effet, toute l’oeuvre ne tend finalement que vers la réalisation de son but à lui : véritablement mourir. Fatigué de ses pouvoirs, Clow décide de séparer son âmes en deux, demandant ensuite à Sakura de fragmenter équitablement ses dons : les cartes orphelines muent donc vers quelque chose d’autre (les Sakura Cards), et le sorcier meurt pour laisser place à deux autres personnes différenciées. Encore une fois, l’oeuvre traite d’un sujet difficile tout en gardant son ton positif, subtil et intelligent.

En conclusion : Noël approche à grands pas et vous êtes toujours en rade d’idées cadeau pour votre nièce de 9 ans ? Vous vous dîtes qu’elle est un peu jeune pour Judith Butler, mais qu’il est hors de question que vous lui achetiez le costume de reine des neige avec lequel elle vous rabâche les oreilles ? Vous cherchez donc quelque chose qui sierra à son esprit de princesse en herbe, tout en lui inculquant de belles valeurs humaines incarnées par une femme – en plus de l’initier à ce genre littéraire fabuleux qu’est le manga – ? Achetez lui Sakura ; c’est encore l’oeuvre qui remplit le plus de cases.

Bonus : Tomoyo et sa voix d’ange #SoManyFeels :

Sources images : Pinterest « Touya & Yukito : True Love« , HDW