Quand tu as honte de ton pays

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Notre rubrique Regards Croisés est plus habituée des articles drôles et gentiment asticotant quand il s’agit de parler de la vie d’expatrié.e que des articles vas-y que je te plombe le moral. Du coup ce matin je me suis dit allez, banco, je vous fait un petit édito qui va vous miner le week-end.

Bah il n’y a pas de raison qu’il n’y ait que moi (et tous mes amis Berlinois #11degrés #Automne #PitiéNonPitié) qui déprime. L’autre soir j’étais devant Arte Reportage, je faisais tranquillement la vaisselle en écoutant des réfugiés installés en Angleterre parler de leur nouvelle vie, de leurs espoirs, de leurs aspirations, de leur hâte de rentrer dans leur pays surtout (à chaque fois j’ai envie de taguer tous les militants d’extrême-droite du monde quand j’entends ça), et puis de Calais. Oui parce que forcément, la plupart d’entre eux étaient passés par Calais. Je me suis alors rappelé de tous ces autres reportages que j’ai vus (et que p*** j’aurais bien aimé ne pas voir, non pas parce qu’il me mettait trop mal à l’aise – enfin si, aussi, mais parce que WTF comment on a pu en arriver là) sur ces migrants qui chaque nuit, tentaient de s’accrocher à un camion pour passer la frontière vu que clairement c’est pas en France qu’ils pourraient vivre, que dis-je, souffler, dignement.

Bref, mon corps à Berlin, mon esprit à Londres, ça allait à peu près bien jusqu’à ce qu’un homme prononce cette phrase fatidique, qui me hante depuis : « Je pensais que le plus dur serait la traversée entre la Turquie et  la Grèce. Après trois mois dans la jungle de Calais j’ai changé d’avis. » Boum, bienvenue en France.

 

J’ai lâché le verre que j’étais en train de rincer. Pour résumé : vivre sur le sol français en tant que réfugié, c’est une expérience plus traumatisante que traverser un bras de mer en bateau de fortune avec des mecs en face qui font des trous dans les canots qu’ils voient passer, la peur au ventre, celle de mourir exécuté ou noyé (au choix), et avec en tête la perspective de marcher des milliers de kilomètres jusqu’à un endroit où tu pourras enfin souffler. Ok. Well done la France.

Pendant ce temps à Berlin ça fait trois ans qu’on organise des welcome pique-nique, qu’on monte des plateformes pour proposer une chambre à un réfugié, que les grandes structures organisent des workshops, comme le Staatsoper qui proposent des ateliers théâtre à des jeunes migrants, bref, je ne vais pas vous faire un dessin.

Ce qui m’a vraiment fait bizarre en fait quand j’ai entendu cette phrase, c’est qu’il y a eu un sale écho en moi. Un écho avec Une vie, l’autobiographie de Simone Veil que je suis en train de lire. Juste après il y a eu cet étudiant qui a expliqué avoir galéré longtemps pour trouver un appartement. Tant qu’il disait être réfugié, rien, mais le jour où il a dit qu’il était « étudiant », tout a changé. Pourtant un simple coup d’oeil à ses papiers suffisait pour voir qu’il était étudiant ET réfugié. Le problème ce n’était donc pas qu’il soit réfugié, non le problème c’était qu’il se présente comme tel. On imagine l’agent immobilier qui attrape la main tendue avec une grimace de dégoût.

« Je n’avais pas envie de me mêler à des gens qui n’osaient pas me parler, tout en se posant visiblement des questions sur ce que j’avais vécu ». Voilà ce que dit Simone Veil de ses études à Science Po plusieurs mois après son retour des camps. Les chapitres consacrés à ce moment de sa vie montrent bien comment personne n’avait envie d’entendre ce qui s’était passé là-bas, se drapant dans l’idée qu’au fond ça ne devait pas être si terrible puisqu’ils avaient survécus et repris leurs vies.

L’analogie est facile, je peux en faire plein mais ce n’est pas la peine, vous avez saisi. Je me demande juste une chose : est-ce que c’est parce qu’on a « gagné » cette guerre qu’on n’a rien appris ? Parce que franchement la différence d’accueil des réfugiés est assez flagrante entre l’Allemagne et la France, un peu comme la montée de l’extrême-droite (les 8% que l’AFD devrait faire dans 10 jours sont mignons à côté de nos 21% pour le FN en mai dernier). France-Allemagne, suivez le match avec le hashtag #Dignité, non attendez, on me dit que ça ne va pas se jouer, le match est déjà plié.