Obsession Malsaine – Justin Bieber 

À moins de faire preuve d’une mauvaise foi pathologique, difficile de nier la terrible réalité. À force de hits calibrés pour percuter de plein fouet votre côté guimauve, un look de bombasse platine pré-pubère et des collaborations musicales mi-cheesy mi-thuglife, le sale gosse de l’Ontario a fini par durablement coloniser votre petit myocarde. Et c’est dans un frisson d’effroi que vous devez l’admettre : vous avez développé une obsession malsaine pour Justin Bieber. La bataille pour vos faveurs était pourtant fort mal engagée. Souvenez-vous de la première fois que vous avez eu vent de l’objet coupable. C’était à Poitiers, vous diniez chez votre partenaire criminelle d’amphi. Entre deux boutades sur la délocalisation fictive et la sodomie, elle vous sortit : «  T’as entendu parler de ce môme de 14 ans et de sa chanson pourrie ? Apparemment, il rend les ados complètement hystériques. Ça ne nous rajeunit pas. En tout cas, j’espère que ça va s’essouffler, parce que sinon on n’est pas dans la merde. ». Et en effet nous n’étions pas dans la merde, le môme étant Justin, la chanson étant Baby. Au début, et pour les quelques années à venir, vous avez néanmoins démontré un hermétisme absolu face au jeune éphèbe. Son évocation ne vous inspirait au mieux qu’un désintérêt total, au pire un dédain non feint. Vous aviez une tendance à fuir la musique trop commerciale pour vos délicates écoutilles françaises et l’excitation autour de la vie des stars ne vous émouvait que peu. Mais à moins de vivre dans une autre dimension astrale, difficile de ne pas avoir vent, même de manière éparse, de la sulfureuse existence de Justin. En vrac, vous vous rappelez de voitures hors de prix foutues en l’air, de sermons on ne peut plus pertinents sur l’avortement et la bielibitude d’Anne Frank, de pilotes incapables de manœuvrer leur engin pour cause de cabine transformée en aquarium (Snoop likes this), de gamines fanatisées jusqu’à l’hystérie, de garde à vue muée en démonstration de démagogie. Et puis surtout, de musique de merde. Mais tout a basculé en l’année de grâce 2015, qui, décidément, n’en a pas fini de nous balancer ses pelletées de purin à la gueule.

C’est avec l’aide salutaire des Jedi (ou seigneurs Sith, selon le côté de la Force musicale où vous vous placez) Diplo et Skrillex flairant le coup juteux que le padawan Justin a entamé sa transformation. Il était temps : popstar la plus détestée des States, le damoiseau commençait à filer un très très mauvais coton. Après être passé par les cercles infernaux de la connerie nubile (mais peut-on réellement le blâmer ? Augustin n’a-t-il pas dû faire l’expérience du Mal pour le Mal – le vol d’une pomme – pour muer en Saint nouveau et immaculé ? Il faut s’embourber dans la fange pour revenir sanctifié. Si vous ne péchez pas, les enfants, Jésus sera mort pour rien), Justin est revenu en nouvel homme. Musicalement d’abord, les deux producteurs marionnettistes ayant sorti de leur grosse hotte des hits calibrés pour fonctionner comme des bombes à fragmentation, dévastant tout sur leur passage et frappant le plus grand nombre. Mais outre cet aspect, Justin doit son retour en force à un revirement d’image à 180°. Pour votre plus grand plaisir, Girlshood vous a dégoté une reconstitution de la réunion ayant amené à cette transformation de chrysalide. Rendez-vous haut lieu de l’agence de com’ engagée pour l’occasion, de celle qui facture très cher l’onanisme intellectuel de ses troupes aux dents longues.

Titre du googlecalendar : « Brainstorming de crise. Nom de code : La poule aux œufs d’or doit rester une poule aux œufs d’or ». Salle de réunion haut perchée dans un immeuble haut perché au cœur d’une ville haut perchée. Entrée fracassante avec 20 minutes de retard du chef d’une meute de 8 jeunes loups :

F_kmhh4EyaIPCutOHhyZkVbgLc9YcWM7elfBx8wm-hI

Boss – Ok les connards, on arrête de faire mumuse, on se pose deux secondes et on réfléchit. J’ai un ado boutonneux détesté par le monde à récupérer. Autant vous dire que les rondeurs de votre prime de fin d’année en dépendent. Des idées ?

– C’est quoi le truc impactant en ce moment ?

(Hilarité générale)

– Dédé, sors le scrabble de L’enculage de Mouche en plein vol. Mot compte triple pour le newbie, je sens que ça va scorer ce matin.

– Bon les mecs, ça suffit. On est en mode MacGyver là, on se concentre. C’est quoi ton nom encore, le nouveau ? Ouais, Numéro 13 : tu me ressors un mot de merde comme ça, t’es viré. À nos clients c’est normal, mais là on est en famille. On se respecte un peu.

– Putain boss, elle est rude celle-là. Avant le weekend, en fourbe comme ça… Parce qu’il est plus trop kiffé le Justin, c’est plus trop un killerproduct (15 points, tu notes hein ?)… Même ma nièce de 11 ans m’a sorti : « Justin je l’aime plus. Il a changé ». Si la fanbase dure n’est plus là pour backuper

– Ah ouais, lui il sort des mots de merde et on l’engueule pas ?

– Ferme-la, Numéro 13. Ferme-la physiquement. Bon, comment on s’en est sorti les dernières fois ? Ressortez-moi BP, Lehman Brothers, DSK…

– Le low-profile. La non-existence médiatique.

– Tu m’oublies ça, Nico. Faut que ça reste une machine à fric, faut de l’occupation d’espace. De la colonisation. Le gamin sort un album dans 3 mois, les mecs. Comment je vends cette merde sans la concupiscence zélée des médias, hein ?

– Putain, des fois tu parles bien, patron.

– Bah hey, on fait de la com’ ou on fait pas de la com’ ?

– Je sais pas, j’étais dresseur d’otaries moi à la base… Hey regardez, y’a les cachetons de Mika qui commencent à kicker.

(Le Mika en question, précédemment avachi, se relève brusquement, yeux révulsés, muscles tendus, sourire de vierge illuminée.)

– Les mecs, j’ai une pu-tain d’idée : l’humilité.

(Éclats de rire)

– Arrête la drogue, mec.

– Mais si, c’est ça la solution. Le gosse, on va le mettre en mode « Je suis désolé pour mes conneries de débauché pourri gâté. J’ai des faiblesses, mais je vais tâcher de faire de mon mieux pour les dépasser. Au fond, je suis comme vous, trying to better myself for & with the love of God. » La plèbe adore les histoires de rédemption.

– Ouais la rédemption, c’est aspirat…

– TU VAS LA FERMER TA GUEULE NUMERO 13. Mika, continue.

– Ouais donc, voilà, une histoire de rédemption. C’est parfait. C’est même une metastory.

– Précise (et on rajoute 3 points pour Serpentard) ?

– Bah la rédemption ne prend jamais autant que quand la motivation est l’amour avec un putain de grand A. On va en fourguer de la notion judéo-chrétienne de merde : le pardon, l’amourette hétérosexuelle tout ça… Par exemple, on va pouvoir caser de la lovestory pour pucelle en pleine éclosion, et par la même, élargir le public cible comme une putain de tâche d’huile, parce que même les trentenaires vont le kiffer (j’ai le droit de placer fasternant ? Mot compte triple ! *high five avec les voisins*).

– Ah ouais ?

– Bah ouais. Elles sont tellement désespérées de se taper du gamin irresponsable comme nous qu’elles-mêmes vont se laisser atteindre par la mascarade du pardon amoureux. Imagine le combo Sorry et You don’t have to answer right now, no pressure… On va leur donner ce qu’elles crèvent d’envie d’entendre (et qu’en général elles finissent par nous sortir, et qui nous fait détaler comme des lapins).

– Putain, les connes. Génie.

– Et après moult péripéties, on le recase avec l’autre petite métèque là, Montero, Rodriguez…

– Gomez.

– Peu importe, Numéro 13. On va pouvoir déployer ça dans une battle de chansons mièvres interposée. J’imagine déjà les titres : The heart wants what it wants, Same old love d’un côté, Sorry, What do you mean, Where are you now de l’autre.

– Putain, on dirait mon ex. Ou ma mère.

– Ok ok, la rédemption, j’aime bien. On a le pitch, on a la catchphrase. Les gars, c’est du bon boulot. Numéro 13, fais péter Justin sur le projo (se lève). Boooon, en résumé, vous me changez ses vêtements là, vous me la jouez low profile

– Aaaah bah j’avais dit low-profile !! Nan mais j’aimerais bien être crédité pour mes fulgurances bordel !

– … Je veux du jogging Sergio Tacchini…

– Euh… Je ne pense pas que les gens soient prêts pour le néo-beauf, patron…

– C’était une image, bordel. Vous me mettez du blanc, du gris, du noir, du t-shirt, du jogging, de la casquette avec hoodie comme Eminem dans 8 Mile. D’ailleurs, vous me décolorez ses cheveux aussi, qu’on ne perde pas les gouines dans la bataille.

– Faut aussi qu’on le rende street crédible, cette petite goudoue. Faut qu’on lui trouve des featuring qui déboitent, avec des vrais niggas.

– Le mec, on va en faire un miraculé. Le fils prodigue qui revient au bercail. On va en faire un cas d’école. Un truc biblique, comme la commission qu’on va se prendre dessus. Ok, tous à vos Indesign, vous me lubrifiez la prez pour 14h00. À 16h00 c’est vendu au client, à 19h00 on est au bar et à 22 aux putes. Rompez.

(Un jour, nous vous ferons tourner « la prez indesign » en question. L’art du communicant à sa quintessence. Olivia Pope likes this).

tumblr_nudaluThMu1trde7zo1_1280

Plus vite qu’il n’en faut pour demander « c’est quoi l’insight? », Justin a donc troqué sa garde-robe de petit parvenu pour un sweat à capuche, ses grosses bagnoles pour un skateboard, l’égotrip pour du Sorry. Il a échangé sa niaise pop pour de l’électro mâtiné de trap sur d’entêtants rythmes RnB, le tout corroboré par des featuring de daron. Dans ses clips, Justin promeut la sobriété. Souvent absent, il n’est visible que pour montrer ses faiblesses, sa douceur, son ascétisme : Justin trempé éconduit par une belle indécise, Justin qui fait du skate sur une roulotte abandonnée, Justin qui s’ébroue dans les froids paysages d’Islande… En interview, Justin est drôle, Justin est humble, Justin tend à s’excuser d’exister. Et ça, nous le petit peuple, nous aimons. Ce flamboyant retour tend d’ailleurs à éclairer ses précédentes actions sous une nouvelle lumière. Le fameux épisode de la garde à vue ? Cette saloperie de gosse arrogant et insupportable pour qui il aurait fallu réouvrir le goulag s’est muté en avatar de pur délire, de mignoneté absolue, de candeur insolente (un peu comme quand vous avez fini chez le principal de votre école militaro-catholique pour avoir titillé le CPE sur sa prétendue utilisation d’un crucifix détourné de sa fonction éminemment chrétienne pour mettre en valeur son coté éminemment phallique) ; cette petite bouille d’effronté que vous adoreriez corriger en tête à tête… Sobriété et retenue. Bref, Justin 2015 vous écoutez, vous l’aimez, vous lui pardonnez. Et quand parfois re-pointent les affres de son ancienne vie de débauche, vous lui pardonnez les yeux fermés, un peu comme une copine transite ou une mère (c’est pareil). Le Pardon est Amour. Sorry.

Illustration : yourr-midnight-thoughts