Mood#5 : dialogue de cimetière

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Un banc au soleil, dans le cimetière vert et brique de la Bergmannstraße, Berlin Kreuzberg.

— Vous avez perdu quelqu’un ?

— Non, et vous ?

— Moi non plus.

Silence.

— Mais je me suis trouvée.

La dame aux cheveux blancs esquisse un sourire en coin. Elle regarde ses chaussures. Lentement, la dame aux cheveux gris se tourne vers elle.

— Personne ne me comprend quand je dis ça.

— Mais on vous dit qu’on vous comprend c’est cela ?

— Oui, ma fille dit qu’elle est ravie. Mais elle râle parce que je fais moins de tarte aux pommes.

— C’était son dessert préféré ?

— Oui.

— Il vous frappait ?

— Oui, et vous ?

— Aussi. Les petits aussi.

— Moi il n’a jamais touché aux enfants.

— Il est enterré ici ?

— Oh non, on habite à Schöneberg.
C’est juste que je n’aime pas mentir, alors si je viens là deux fois par semaine ensuite je peux dire que j’étais au cimetière.

— Je comprends.

— Ça les rassure les gens vous savez, les vieilles femmes qui vont au cimetière.

— Et qui tricotent.

— Et vous, il est enterré là ?

— Oui, un peu plus loin. Mais vous avez raison, je devrais changer de cimetière. Et arrêtez les tartes au citron.

Silence.

— C’est votre banc préféré ?

— Tout à fait, entre Ute et Paul.

— Vous les connaissiez ?

— Pas du tout, mais on se connaît maintenant.

— Enchantée.

Silence.

— Je devrais me trouver un vieux.

— Pour finir vos jours ? Si c’est pour le sexe vous savez qu’il existe des applications maintenant.

— Non je veux dire, un mort.

— Ah ça, je ne sais pas pour les applications. Jamais été attirée par les morts.

— Oh non, moi non plus.
J’aimerais trouver un mort à qui rendre visite vous voyez ? Un mort qui…

— Qui n’aurait frappé personne de son vivant.

— Je suis sourde de l’oreille gauche.

— Classique.

Silence.

— J’ai commencé une thérapie.

— À votre âge ?

— Oui, mais ça n’a pas duré longtemps.
Mon thérapeute est tombé amoureux de moi. C’est les cheveux blancs, les jeunes ça les excite paraît-il.

— Vous avez changé de thérapeute ?

— J’ai pris un chat. C’est mon fils qui a eu l’idée.

— J’ai une chèvre.

— D’appartement ?

— Non vous pensez-bien, elle abîmerait le parquet. C’est que je suis locataire encore.
Je l’attache à un arbre dans le Hasenheide. J’ai un ami qui me la surveille. Désiré.

— C’est le nom de votre chèvre ?

— Non, de mon ami.

— Je viendrai la voir un jour.

— Oh oui, venez, on dansera. Désiré danse bien.

— J’aime danser.

— Pieds nus dans l’herbe fraîche vous verrez.

La dame aux cheveux blancs lève son visage vers le soleil. La dame aux cheveux gris s’endort. Le soleil brille. Au loin, une procession remonte l’allée.