Mood#2 : Si je le pouvais

Photo by Alesia Kazantceva on Unsplash

Je me rends dans la chambre bleue, je cherche une jupe, une robe, un vêtement qui aurait son odeur. Elle n’est pas là cette semaine elle me manque. J’essaie la jupe rose la jupe de princesse, je me regarde dans la glace et inspire à grands coups de poitrine les restes de son parfum de sa lessive je ne sais pas ça sent elle ça sent Mathilde. Et puis ce bruit ce crissement, il a tapé à la fenêtre. Le merle. Celui qui niche dans le lierre accroché aux briques du mur en face de la chambre. Il me regarde. Je le regarde. Si je le pouvais je courrais à la fenêtre je l’ouvrirais en grand je tendrais mes doigts je caresserais sa tête il se percherait sur mon épaule ensemble on tournoierait dans l’appartement les seins nus dressés vers le ciel et la jupe rose qui caresserait mes cuisses chatouillerait mes genoux.

Je grimpe sur mon vélo je pédale vite, très vite, trop vite, dans la descente de la Monumentstraße mon écharpe se déroule je manque de la perdre et sur le pont je regarde au loin. Si je le pouvais je braquerais d’un coup je prendrais la voiture de face je m’envolerais dans les airs juste pour voir. Pour voler pour voir.

Dans la Bärwaldstraße je klaxonne. Ding, ding le livreur est sur le trottoir il parle il est au téléphone. Ding, ding, au dernier moment il s’écarte, je freine il y a des racines j’ai peur de renverser mon sac, l’à-coup va être violent, je freine je ralentis il se penche vers moi et crie « connasse ». Je continue ma course je continue ma route je fulmine j’hurle intérieurement et si je le pouvais je ferais demi-tour je déraperais dans un crissement de pneu je balancerais mon vélo je sauterais à terre je marcherais droit sur lui je le pousserais de toutes mes forces je lui crierais dessus comme on me criait dessus au collège « qu’est-ce t’as dit là qu’est-ce t’as dit ?! » il me crierait dessus je crierais plus fort je lui casserais un genou je me jetterais au sol je frapperais au visage à la poitrine au ventre je briserais ses cotes me relèverais tremblante les jointures en sang je relèverais mon vélo m’enfuirais au rythme des sirènes.

Au bord du canal je laisse le vent jouer avec mes cheveux et si je le pouvais je retirerais mon casque je le jetterais à l’eau j’écarterais les bras en croix et laisserais mon vélo filer droit, tout droit jusqu’à mourir contre un arbre. Je ferais une chute dans l’herbe des noix me tomberait sur la tête et comme dans les cartoons des oiseaux tournoieraient j’aurais des croix à la place des yeux la langue pendante et je sourirais. Je sourirais.

C’est l’heure de la pause déjeuner je sors un fauteuil sur le balcon l’espèce de balcon devant le bureau, je sors mon Tupperware du riz des brocolis comme chaque jour comme chaque midi. Je mange j’ai la flemme d’aller chercher le sel et mon regard se perd en bas. L’aire de jeux. Si je le pouvais je descendrais je grimperais au filet j’enlèverai ma jupe pour que ce soit plus simple et en culotte je ferais tous les jeux je glisserais sur le toboggan brûlant je me balancerais sur les pneus je me pendrais par les bras les genoux les chevilles je courrais sur le pont de bois m’effondrerais dans le bac à sable je jouerais. Je ferais l’enfant je serais enfant.

Ça en fait des si. Ça en fait des pourrais. Des rêves avortés. L’ulcère n’est pas loin. Je l’ai toujours dit la frustration ne me va pas au teint.