Tobias ou l’histoire d’un garçon qui m’a fait réfléchir

1er octobre. On dirait que le temps et le calendrier se sont mis d’accord pour faire coïncider la fin de l’été avec un ciel bas, gris, triste. Entre les affiches électorales et les panneaux Déviation, le travail a repris ses droits à Bruxelles, dans une société rythmée par la performance et la croissance.

Et avec lui, les éternelles questions de sens. L’été, c’est aussi l’occasion de débriefer l’année écoulée.

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Longtemps j’ai cru que Berlin était un repère d’artistes et de libertaires. Et rien d’autre.

C’était avant de découvrir la dure réalité des start-up et des Tech guys. Ceux dont, souvent, l’inscription dans un coworking space est motivée par la création de l’une ou l’autre application destinée à changer ta vie. Si, si.

Il apparaît facile, quand on est en quête d’un job, d’un ou d’une partenaire, d’une expérience, de faire les rencontres auxquelles on aspire. Fervente adhérente aux théories de Paulo Coelho, je m’en réfère aux lois de l’univers qu’il démontre si bien dans l’Alchimiste (si tu ne l’as pas lu, cours te l’acheter !) : “Si tu poursuis ta légende personnelle, l’univers sera toujours derrière toi”, paragraphe 4, alinéa 5, ligne 37. Un truc comme ça.

En d’autres termes : on attirerait ce que l’on dégage. Si ta vie tourne autour de la peinture et de la musique, il y aurait de fortes chances que sur la route, tu rencontres des peintres et des musiciens – à condition d’avoir une boussole que tu suis. Tout être qui poursuit ses rêves et ses ambitions, verrait les étoiles s’aligner en sa faveur un jour ou l’autre. Fort heureusement, cette pseudo loi n’est pas immuable (sinon, on ne ferait ni erreur de parcours, ni rencontres fortuites). Plus j’avance, plus le temps et mon cœur me permettent de rencontrer ceux et celles qui m’inspirent. Mais pas uniquement. Le hasard, destin ou autre appellation, nous permettent aussi de tomber sur des personnes qui nous feront réfléchir. Des jobs qui nous feront avancer. Des concepts qui nous feront grandir. À condition de leur donner le temps, l’espace et l’attention qui leur revient.

Je suis convaincue que chaque individu a, au moins, une chose à t’apprendre.

Sur lui ou elle, sur le monde et sur toi-même.

Chacun.

Même Toto. Même Trump.

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En guise d’exemple, j’ai envie de vous raconter l’histoire de mon ami Tobias. Ni musicien, ni peintre. Simplement un garçon qui m’a d’abord donné envie de m’enfuir. Puis de réfléchir.

Here you go.

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Jeudi 12 juillet. 14h15. Mitte, Berlin.

Jai lunché avec Tobias.

Oui, j’ai lunché. C’est comme ça que l’on dit dans les espaces de coworking à Berlin. Ah et oui, coworking, c’est comme ça que l’on travaille quand on est freelance à Berlin. Ah et oui, freelanceDernier statut en vogue ; plutôt en soirée cela dit. Sur la fiche de paie, ça fait moins rêver que n’importe quel autre statut professionnel, mais les freelance diront que la liberté a un prix – ce que je veux bien comprendre, après avoir été traductrice, rédactrice, et aspirante journaliste freelance.

Bref. J’ai lunché avec Tobias.

Tobias se tenait juste devant moi dans la file à la cafétéria. Il est souriant et poli. Il commande une salade, du poulet sauce barbecue et une limonade d’Hambourg. Quand vient mon tour, je commande la soupe du jour, aux champignons. Ensuite, je m’installe seule à une table de deux. J’ai pas encore lancé mon podcast qu’un grand, blond cheveux bouclés et barbe bien taillée, se plante en face de moi. Au beau milieu d’une cuillerée de soupe, je lève les yeux, et je lui lance un regard de “Tu pouvais pas juste attendre que je referme la bouche ?”

– C’est libre ? me demande-t-il avec toute la bienveillance du monde et un sourire Colgate.

– Bien sûr, réponds-je avec tout l’agacement du monde et des champignons dans les dents.

(Tu t’es pas expatriée pour jouer les asociales, ma petite). Je poursuis :

– Je m’appelle Johanna. Et toi ?

Tobias travaille à la Deutsche Bank. Mais il a une barbe de hipster. Il est responsable du département innovation, en charge du développement tech de la banque. Faire en sorte qu’elle devienne cool quoi. Genre “pauvre et sexy”, comme Berlin… Enfin sans le “pauvre” du coup. On est dans la capitale mais faut pas abuser quand même.

Tobias est très souriant. Il me raconte qu’il travaille dans cette banque depuis 13 ans.

Tobias a 32 ans.

Il trouve ça amusant que je m’intéresse à lui de façon si directe. Je le questionne pour tuer le temps. Et éviter qu’on finisse par parler de la météo. Ou des embouteillages (à vélo).

Tobias est Wessie – ouest-allemand. Il dit que c’est “trop mignooon”, comme je lui demande s’il est Ossie ou Wessie. “Like, so cute”. Hmmm (oui, j’ai imposé l’anglais pendant le repas – la flemme – pardon l’Allemagne).

Tobias est marié. Je lui demande ce que fait sa femme, sans qu’il la mentionne. Il me trouve brillante parce que j’ai vu qu’il portait une alliance… “Mais, eh !” J’aurais pu aussi lui demander ce que faisait son mari. “Surtout à Berlin”, me dit-il, suivi d’un énorme emoji clin d’œil en vrai.

Tobias a deux enfants. Frida et Arthus. Des prénoms plutôt “est-allemands”, souligne-t-il avec fierté. S’ensuit une conversation sur les noms et prénoms. Des gens, des endroits. Il me parle d’un restaurant appelé Kakstein, littéralement pierre fécale.

Fou rire.

Malaise.

Tobias me raconte aussi comment l’une de ses collègues se présente en prononçant son propre prénom de la mauvaise façon. Je ne sais pas quoi dire alors j’écoute. ”Y’a vraiment des gens… [signe d’un L sur son front].”

Malaise.

Encore.

Pour changer de sujet, je lui demande s’il aime son travail. Sujet confortable. Ennuyant, mais moins gênant. “Ça va, la paie est bonne. Pas incroyable mais convenable. Et puis je rencontre tout le temps des nouvelles personnes. J’amène de nouvelles idées. J’apprends beaucoup.”

Je ne sais pas quoi répondre, alors je l’amène à parler de Frida et Arthus.

« Ah… Les enfants ça permet de rester jeune”. Pas faux. “Ça apporte tellement. Mais… Parfois ça prend plus que ça n’apporte. Héhé. C’est une autre vie quoi. C’est un peu comme… Une petite cage [il rapproche son pouce et son index pour me montrer comme la cage est petite.] Mais c’est trop bien les enfants, ils ont tellement d’énergie à revendre. Ils sont contents avec n’importe quoi ! Mais bon, t’es content quand ils vont dormir quoi. Tu te dis : “Oh mon dieu, je suis tellement heureux. Je pourrais mourir là-maintenant”. »

Je le regarde sans rien dire.

J’ai envie de partir.

Tobias a l’air super heureux. Et super perdu en même temps. Probablement autant que moi. Sauf que ça ne se voit pas.

Est-ce important ? Pas vraiment. Chacun a sa jauge de bonheur qu’il voit se remplir et se vider au rythme de la vie, des journées. Celle de Tobias pourrait battre son plein. Et en même temps, s’avérer parfaitement vide. Puisqu’il hésite à quitter son job la banque. Que les enfants sont “un frein à son développement”. Et puisqu’il sourit tout le temps.

La vie de Tobias me fait peur. Il me la donnerait maintenant, toute faite, Arthus, Frida, l’argent, sa femme et sa chemise (hyper classe), je la lui rendrais de suite.

Je la lui rendrais par peur de m’y perdre. Mais sans malveillance. Car durant longtemps, j’ai méprisé ces schémas. Pour la simple et bonne raison que je ne m’y retrouvais pas, par crainte de finir dans une case. En réalité, il ne s’agit pas d’approuver les choix ou les chemins des autres. Juste les siens.

C’est okay de travailler dans une banque. C’est okay d’avoir envie que tes enfants te foutent la paix après une journée où t’as bossé sans t’arrêter. Ca fait pas de toi quelqu’un de mauvais, quelqu’un qui n’aime pas ses enfants.

C’est okay d’être Tobias. Parce qu’en fait, tu ne sais jamais ce que quelqu’un peut t’apporter. Et chacun a quelque chose à nous t’apporter. Lui par exemple, il m’a donné envie de réfléchir. Et d’écrire aussi. Deux choses qui me font profondément du bien. Et rien que pour ça, je devrais lui être reconnaissante.

Même si ça fait 13 ans qu’il travaille à la Deutsche Bank.

Même si untel ou unetelle est un Loser parce qu’il ou elle prononce mal son propre prénom.

Même si les enfants peuvent nous donner le sentiment d’être enfermé.

J’ai rencontré beaucoup de gens qui ne me ressemblaient pas. Et mine de rien, je pense que ce sont justement eux qui me feront grandir. Sans me conforter dans mes choix. Qui me partageront les leurs et qui feront que demain, je deviendrai moi.