Lettre non écrite

Unsplash - ©Marion Michele

J’aurais pas dû t’écrire cette lettre. J’aurais pas dû. Je l’ai jamais envoyée. Elle trône sur mon bureau, comme une preuve, l’emprunte cramoisie d’une gifle sur ta joue, une lettre écarlate. Une cicatrice dans ma cervelle qui tiraille à chaque fois que mon coeur s’y suspend. Pas vraiment une douleur. Plutôt une violente démangeaison. Un coup de soleil qu’aurait méchamment cloqué. J’ai jamais envoyé cette lettre.

Je l’ai pas envoyée et elle aurait jamais dû s’écrire. Mon bureau en porte encore l’encre. T’es une tache couperosée sur ma tapisserie interne qui s’efface pas. C’est pas faute d’avoir avalé une bouteille d’eau de javel. T’es coriace et tu t’accroches tant à moi. Ou alors c’est moi qui suis trop poreuse. Trop peureuse et pas heureuse. Alors tout s’accroche.

Tout s’écorche, on est au cliffhanger final, t’sais, ce moment où t’accroches tous tes petits doigts à l’intérieur de moi et tu te suspends dans le vide en attendant que j’attrape ta main. Attrape-la. L’attrape pas. Attrape-moi. Rattrape-nous si tu peux. Je peux pas t’attraper tu t’échappes sans arrêt, c’est comme refermer ses doigts sur un tas de cendres. Ou alors t’es une écharde. Plantée dans le majeur, on sait pas où t’es ce que tu fous là et comment un truc aussi petit peut faire aussi mal, mais tu me fais hurler. Et impossible de t’attraper. J’ai bien foutu mes doigts dans mon cerveau pour te déloger, mais il parait que ça marche mieux avec une pince à épiler. Alors je m’épile le cerveau. J’arrache tout à grands coups de cire, ça fait un bruit de chair cuisante comme un échec. Je me ratiboise mes pensées pour pas qu’on s’y accroche. Je guette les signes de toi et je les extermine comme des poux, mais tu reviens toujours tu reviens. Toujours.

Je détache un à un tes doigts mais tu me colles comme une vapeur d’essence ou une odeur de clope dans les cheveux. Alors je te crache des insultes et te tends mon majeur bien haut devant ta face pour que tu vois l’infection que t’as provoquée, toi l’écharde le charbon le poison. Toi. Je pense souvent à toi.

J’y pense comme on se rappelle la pire gronderie de notre père étant gamine, le rouge aux joues le cerveau à vif et la honte oui la honte qui s’écorche de partout mon visage, c’est rouge de partout. Je m’écroule en rouge. Et y a cette enveloppe carnassière, comme bouffie de honte elle aussi, qui me hurle que t’as existé, que c’était pas un cauchemar, que jamais je vais me réveiller parce que j’dors pas. J’dors plus.

C’est l’histoire d’une lettre que tu crois non écrite, mais dont chacun des mots me sanguinolent, et qui attend que je l’affranchisse. Moi aussi j’attends de m’affranchir. M’enlever cette peau de chagrin qu’a ton odeur et ta chaleur, l’envoyer comme un colis piégé direction le plus loin possible de moi, et une fois qu’elle sera arrivée j’y foutrai le feu pour que tu vois ce que ça fait ouais, de cramoisir, puis je répandrai les cendres dans les chiottes de la gare la plus dégueulasse du monde, j’ajouterai tout ce que j’ai vomi de toi et mes plaies dans l’œsophage, et juste avant de tirer la chasse, juste avant tu vois, je glisserai dans la cuvette cette lettre. Tout sera rouge.

Et moi, enfin, je pourrais voir en d’autres couleurs.

Sanguinolement tienne,

B.