Lettre à un genou qui m’effleure

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Cher genou inconnu,

Voilà maintenant dix minutes que tu m’obsèdes, que je te sens contre moi, dix minutes que mon monde a pour centre de gravité ce point de contact entre nous. Un endroit très précis tu vois, juste sur le coté droit de mon genou à moi, un endroit dont je ne sais pas s’il brûle ou me fait froid. J’aimerais stopper ce contact, mais j’en suis incapable, coincée entre deux sièges Ryanair aux couleurs criardes. Criardes comme les résonnements de mon alarme interne. Tu t’appuies un peu plus sur moi et je sens, pas loin de mon oreille, le souffle de ton propriétaire qui s’accélère à mesure que l’avion décolle.

Nous quittons la terre ferme et tu deviens l’épicentre de mon dégoût, l’articulation principale de mes envies de gifles, le centre névralgique de ma haine oui, la haine qui me dévore chaque jour contre celui qui te pose sciemment sur moi, quand il t’appuie davantage en me regardant sur le côté alors qu’il n’aurait qu’à serrer un peu les jambes pour nous éviter ce contact, la haine contre celui qui me suit au fumoir en boîte de nuit pour me proposer de « me faire jouir avec sa langue », la haine contre celui qui me regarde dans le métro en se mordant les lèvres, la haine contre celui qui m’échange de force une danse contre un baiser, la haine comme rarement je l’ai ressentie contre celui qui me désigne la porte de sa chambre en soirée et la haine contre sa force à lui face à la maigre mienne. La haine de l’habitude. La haine de réfléchir avant de sortir à ne pas m’habiller « trop », la haine d’inventer des histoires à dormir debout en périphrase de ce « non merci » apparemment si compliqué à entendre pour certains. La haine enfin, quand pour toute réponse on m’assène que je ne suis qu’une mal baisée frigide.

Cher genou, ne t’en fais pas pour ma vie sexuelle. J’ai été effleurée par bien d’autres genoux, et je les ai effleurés en retour, et j’ai brûlé de désir pour bien d’autres propriétaires de genoux. Je ne veux pas te vexer, cher genou inconnu, mais tu ne fais pas partie de ceux-là. Tu vas me dire qu’un genou est un genou. Pourtant, y a tout en moi qui change. Avec les genoux que j’ai aimés tu ne partages pas grand chose, à part une anatomie, des os des muscles et des terminaisons nerveuses, mais rien de ce qui fait d’un corps biologique un corps désirable, ni invité à braver avec mon corps à moi la barrière de distance sociale. Nous sommes au dessus des nuages désormais, et je m’interdis tu entends, je m’interdis jusqu’à regarder par le hublot pour admirer ce spectacle car je ne veux pas que ton propriétaire croit à une avance de ma part si je me tourne de son coté. Un genou contre le mien, un regard contre le mien, on se croirait dans un film avec Hught Grant mais c’est d’une banalité bien plus affligeante et quotidienne, et je n’ai toujours pas le brevet pour me sortir de cette zone de turbulences sans qu’on me dise que je vois le mal partout, que c’est un comportement naturel, que toutes les histoires d’amour commencent par un peu d’insistance.

Alors, à toi et à tous les autres propriétaires de genoux qu’on nous impose, à tous les autres contacts non désirés et aux insultes qu’on lance à mon corps désarticulé, j’aimerais vous dire que je vous envoie tous en l’air, sans billet retour, et j’attends patiemment que votre avion s’écrase. Qui sait, peut être quelqu’un a mis une bombe dans la soute. Au poivre, bien entendu.

Lowcostement tienne,

B.