Lettre à Sushi

©Bruna

Mon chaton, ma bidounette, ma mouche.

Je crois que jamais, en ces courtes années de vie commune, je n’ai dû t’appeler par ton vrai nom, à part chez le vétérinaire ou quand tu te donnais pour mission de décortiquer tous les câbles USB qui avaient le malheur de passer devant ta truffe, et que j’essayais désespérément de t’engueuler. Dans ces moments-là, j’ai sérieusement douté de ma crédibilité de maîtresse, parce qu’avec tes grands yeux bleus plein d’innocence levés sur moi, tu désarmais toutes mes velléités d’autorité, et ça finissait souvent en ronron général, à se frotter la tête l’une contre l’autre.

Aujourd’hui, je tapote ce texte sur mon clavier, et si je pose mes yeux sur le lit, aucune présence rassurante n’y est lovée. Moi qui t’ai tant détestée de foutre des poils partout, maintenant je me mets à les traquer comme on cherche des indices dans une enquête policière. Je vous jure, elle a existé elle est passée par là, tenez regardez, voilà une vieille moustache juste ici, sur ce pull très laid en laine. Je n’ai jamais compris pourquoi c’était ton pull préféré, il est immonde. En l’enfilant, je me dis que je devrais le jeter. Le maillage du tissu était bien serré avant, maintenant il est tout tiré à cause de tes griffes maintes fois plantées dedans. Je le gardais pour te faire plaisir. Sans toi, il n’a plus d’intérêt, en plus il gratte.

Aujourd’hui, je suis assise à mon bureau pour travailler comme souvent, et si je baisse les yeux, il n’y a pas de chat allongé sur moi, passionné par le bruit du clavier, soupirant au même rythme que moi, s’étirant en même temps que moi. Moi qui t’ai mille fois fait descendre de mes genoux parce que tu y pesais trop lourd et que tu me gênais, maintenant je trouve mon corps bien trop léger sans toi. Mes jambes sont vides de ta présence affalée sur elles, comme si c’était l’endroit le plus confortable du monde, et grâce à ton air satisfait d’être posée sur moi, je me mettais à l’aimer, ce corps informe que je déteste, parce qu’il devenait réceptacle de ton sommeil et de tes habitudes câlines. Je ne me suis jamais autant aimée que quand tu m’aimais toi. Sans toi, c’est moi entière qui n’ai plus d’intérêt, et mes bras ne protègent plus personne les nuits d’orage, quand t’avais si peur que tu tremblais en te blottissant.

Aujourd’hui, plus aucun chat ne détale de la pièce si je sors l’aspirateur, plus aucun chat ne s’assoit sur mes pieds pour les réchauffer l’hiver, plus aucun chat ne m’adresse de miaulement joyeux quand je rentre énervée d’une journée de boulot, et quand j’ouvre une boite de thon, plus aucun chat ne rapplique ventre à terre et me regarde comme si j’étais la personne la plus extraordinaire de l’univers. Plus aucun chat pour hurler à la mort dans sa caisse de transport pendant 6 heures de route, plus aucun chat comme premier lecteur de mes textes, plus aucun chat pour me lécher les paupières quand elles deviennent des éponges de larmes, et je me rappelle le nombre de fois où j’ai trempé ton pelage à force de te pleurer dessus.

Tu ne m’en as jamais voulue de rien, aujourd’hui, c’est moi qui m’en veux de tout. Je m’en veux, de cette fois tu t’en rappelles, où j’avais laissé traîné la poubelle, et que tu as gobé le lien du sac, il a fallu t’emmener d’urgence chez le vétérinaire, et je pleurais de rire en le voyant te fouiller dans le cul pour chercher ce fameux fil, et toi qui me foudroyais du regard. Je m’en veux, de ne pas avoir passé plus de temps avec toi pour nos fameux câlins du matin, du nombre de fois où je t’ai poussée d’un air agacé parce que tu finissais par me faire mal avec tes griffes plantées sur moi, comme si tu voulais pas que je m’échappe. Je m’en veux, de t’avoir criée dessus parce que tu miaulais trop fort le matin, de m’être moquée de toi en te collant des timbres sur la truffe, ça te faisait péter un plomb, je m’en veux d’être partie une fois en week-end en te laissant, bon et c’est vrai que cette fois-là toi aussi tu m’en as voulue, avec ton air renfrogné si caractéristique quand je suis rentrée, et que tu ne voulais pas de câlins, mais finalement ça a été plus fort que toi, tu es quand même venue te coller à moi. Pardon de t’avoir abandonnée toute seule pendant ces deux jours. Pour des raisons évidentes, ça n’arrivera plus.

Aujourd’hui c’est plus rien que les souvenirs qui me restent et j’aimerais tout oublier, jusqu’à ton existence, pour plus avoir envie de crever tellement ça ne miaule plus à l’intérieur de moi. J’attends parfois, le soir, d’entendre le cliquetis de tes griffes sur le parquet, et de voir la porte s’ouvrir doucement parce que tu comptes bien squatter au chaud pendant la nuit en te faisant la plus discrète possible. J’aimerais que tu ne sois plus discrète du tout. J’aimerais t’entendre miauler du plus fort que tu peux, cracher, ronronner, courir, faire toutes les conneries que tu peux, même boire l’eau dans la cuvette des chiottes comme tu faisais avant, j’aimerais que tu sois là. Aujourd’hui je n’ai plus de ronron à serrer du plus fort que je peux, la nuit quand je me réveille d’un énième cauchemar. J’aimerais que tu sois là.

Y en a beaucoup qui me disent que ça va, c’est juste un chat, n’en fais pas toute une histoire, faut t’en remettre. C’est vrai que t’étais juste un chat, et c’est peut être pour ça qu’on s’aimait autant. Parce qu’on savait toi et moi que les humains étaient tous des cons, et que toi tu valais bien mieux que la plupart d’entre eux.

Hier c’était la SPA qui me remerciait de t’avoir sauvée. Aujourd’hui, c’est moi qui te remercie de m’avoir adoptée, et d’avoir tout fait pour pas m’abandonner.

Miaulement tienne,

B.