Lettre à mon futur fils

©Chloé Desnoyers

Mon ventre est encore plat, tu n’existes pas, on ne t’a pas encore créé mais déjà, je pense à toi, mon futur fils. 

Je t’écris depuis un jour où tu n’existes pas. Je suis au bord de l’eau, avec mon ventre qui n’a pas encore fait de nid pour toi, avec mes bras qui ne connaissent pas le poids que tu feras quand tu t’y blottiras. Je t’imagine repousser les limites de mon corps et pendant neuf mois, être plus qu’un compagnon dans tous les moments de ma vie, être moi un petit peu, orchidée fragile qui pousse entre les racines du plus noueux des arbres, une deuxième petite vie au creux de la mienne, pour ne plus connaître pendant un moment la solitude extrême dans les couloirs de mon corps où résonnent les toussotements de mon âme. Je t’imagine avec les yeux de chien perdu de ton père, j’imagine vos rires s’élever ensemble et tisser des tapisseries de souvenirs aux murs de la maison, je l’imagine te surveiller du coin de l’œil, toujours de loin, je t’imagine l’appeler papa. J’imagine nos premières disputes, je ne peux m’empêcher de frissonner, quand je verrai que tu deviens un grand et que de notre cohabitation de corps tu es désormais guéri, puis je nous imagine nous réconcilier aux crépitements des histoires que l’on se raconte avant d’aller dormir. Je m’imagine t’accueillir dans la sérénité et la compassion, j’aimerais te montrer que dans ce monde qui ne m’inspire pas confiance je ferai preuve de vie pour toi, j’aimerais t’apprendre l’humain avec ses vices et ses vertus, la violence et la bonté, j’aimerais t’apprendre que tout a un sens et que le hasard n’est pas un bon ami à avoir dans la poche, j’aimerais t’apprendre à aimer ce qui te répond dans le miroir, j’aimerais que tu t’aimes autant que je me suis détestée, et j’aimerais qu’ensemble nous trouvions l’apaisement.

J’aimerais que tu t’aimes autant que je me suis détestée

Je me demande quelles seront tes passions, si tu aimeras courir ou bien faire du vélo, j’espère que je saurai te faire aimer les mots, mais aussi les sorties entre amis, la bonne bouffe ou les promenades sur le sable en solitaire. J’aimerais t’apprendre à nager, je nous imagine sauter dans les vagues sous l’œil inquiet de ton père, j’espère que nous réussirons à le faire entrer dans l’eau, puis que dirais-tu d’aller manger une glace, j’espère que tu aimes ça. Ensemble nous irons choisir du chocolat pour Pâques et plus tard du vin pour le réveillon, j’espère que tu aimeras ces moments d’amour autant que moi. J’espère que tu traverseras le monde comme un endroit familier, je t’imagine très grand, ou bien tout petit, je t’imagine aimer les hommes et les femmes, pourvu que tu aimes.

Peut être seras-tu comme ton père, peut être me feras-tu rire, je sais qu’on s’amusera bien tous les trois. J’ai hâte que nous partagions nos dernières lectures autour d’un thé, j’ai hâte que tu me parles de tes amis, j’ai hâte de t’apprendre à marcher puis que tu trottines à mes côtés. Il nous faudra nous comprendre sans nous parler, au début parce que tu n’auras pas les mots, plus tard parce que c’est moi qui aurait appris à les économiser. Ensemble nous devrons traverser des chagrins et puis des joies, je nous promets de maintenir le cap, de la pyramide que formera notre famille je nous promets d’en être toujours un des sommets.

Je pourrais t’apprendre à faire de la balançoire, avec ton père nous t’encrerons certainement dans notre peau, tu seras notre voile et nous serons les ancres. Je nous imagine profiter des siestes au soleil, je m’imagine respirer ta peau comme le plus apaisant des parfums, je m’imagine te veiller les nuits où tu seras malade, je m’imagine te défendre contre les cauchemars et les insectes, pour toi je me ferai courageuse. Je m’imagine me pencher sous ton lit, saluer en silence le monstre qui squattait sous le mien des années plus tôt, puis me relever et te dire qu’il n’y a rien. Je m’imagine te taire mes angoisses et mes ravages, je t’imagine me taire tes méandres et tes rouages, je m’imagine te montrer le chemin jusqu’au bord du lac où nous pourrions nous asseoir, aux côtés de toutes mes ombres qui ont traversé ce lieu.

Et si je te croisais dans la rue, est-ce que je te reconnaîtrais ?

Je me demande quel sera ton premier mot, ta première bêtise, ta première création, ta première envie. Je me demande si tu préfèreras le chocolat noir ou au lait, seras-tu droitier ou gaucher, quel sera ton plat préféré, celui qui te rappellera ton enfance ? Je me demande à ton sujet toutes les insignifiances qui définissent les gens, et si je te croisais dans la rue, est-ce que je te reconnaîtrais ?

Tu sais j’angoisse déjà de ta première journée d’école, la première fois où tu feras le mur, la première opinion que tu auras de moi. Nous avons toute la vie pour nous connaître, mais au fond je crois que je te connais déjà.

Bien à toi,

Ta (pas encore) maman.

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