Lettre à mes seins

Flickr - CC - Marianne Papillon

Mes chers seins,

Je n’avais pas prévu de vous écrire, mais il est arrivé beaucoup de choses étranges entre nous ces derniers mois, jusqu’à ce moment où l’on s’est retrouvés faces à face dans cette cabine d’essayage d’une enseigne de sous-vêtements couleur néons à prix concurrentiels. Ce moment où Selena Gomez hurlait dans les haut-parleurs qu’elle était so sick of that same old love, et que j’ai cru qu’elle chantait pour nous, my body’s had enough. My boobies’ve had enough. Il est temps qu’on parle.

S’il est une erreur qui fut la mienne, ça a été de nier votre existence jusqu’à mes quinze ans, n’ayant que faire de votre croissance, de vos appels au secours de douleur, vous enfermant dans des brassières de sport trop petites ou des gaines pour vous oublier. Votre vengeance évidemment terrible me mènera dans les rayons des grands magasins lingerie, où les soutien-gorge sont les seuls dont les baleines ne grincent pas de douleur quand on essaie de vous y faire rentrer, mais qui nécessitent que je contracte un crédit à la consommation à chaque passage en caisse. Avec une lettre de bonnet presque plus proche de la fin de l’alphabet que du début, me voilà obligée de dire adieu aux minis push-up rose pétard trop mignons achetés 10€ chez le Suédois (décidément plus conçus pour maintenir des raisins secs, que des vrais seins bourrés d’hormones de synthèse depuis la puberté), ainsi qu’aux dégrafages enragés avec les dents dans l’intimité (« Il m’a couté un demi-SMIC ce balconnet, alors vas-y mollo ! ») ou aux courses du dimanche matin sans sous-vêtements (croissants et regards lubriques gratuits, merci monsieur le boulanger).

De vraies leçons de vie déguisées en cinq kilos de seins

Certes, il me faut reconnaître que vous m’avez appris des choses. Comme à être prévoyante (penser à prendre un pull antisexe à enfiler vite fait avant de prendre le dernier métro toute seule), diplomate (le regard de Bas les pattes mon gars toujours prêt à être dégainé) et méthodique (organiser ma garde-robe par catégorie de décolletés, qui vont de Dimanche à la messe avec mamie à Samedi soir no limit avec les copines). De vraies leçons de vie déguisées en cinq kilos de seins.

Cinq kilos, soit exactement le poids que j’ai laissé à la salle de sport depuis janvier. Hier, en enfilant mon soutif préféré sans le dégrafer, et en m’imaginant facilement tailler un cerf volant dans chacun des bonnets, je me suis dit que vous aviez changé. Et maintenant je suis là, dans la cabine d’essayage, celle du début, couleurs néons, prix concurrentiels, Selena Gomez, vous, moi. Et c’est vrai que vous avez changé. Vous disparaissez du paysage quand je m’allonge sur le dos. Je peux maintenant dire que ma taille de bonnet, c’est la première lettre de mon prénom, alors que six mois plus tôt c’était de celui de ma meilleure copine (coucou Emma !). Je ne vous reconnais plus, les gars. Je vous regarde, là, dans le miroir, et vous ressemblez à deux chaussettes rétrécies au lavage. Deux chaussettes pour enfants, le pire.

C’est vrai que je vous ai détestés. Je vous ai maltraités. Je vous ai cachés et dévalorisés. J’ai longtemps souhaité que vous partiez. Mais maintenant… Revenez, merde.

Tétoniquement vôtre,

(85) B.