Lettre à l’inspiration

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Chère inspiration,

3h15 du matin, je suis au rendez-vous je t’attends. Yeux ouverts comme des billes pour écarter les ombres, je t’attends c’est notre heure, et je t’attends. J’ai préparé, comme un rituel de tueur en série parfaitement huilé, toutes les conditions à notre rendez-vous ; carnet, stylo noir, cendrier. Ne manque plus que toi à cette dream team écrivaine. Comme le soleil a rendez-vous avec la lune, moi j’ai rendez-vous avec toi, mais la lune n’est pas là et moi je t’attends comme une con la plume en l’air et l’encre sèche comme ma gorge après avoir trop fumé.

4h du matin, tu ne viendras pas, c’est bon j’ai compris, j’éteins ma dernière clope en même temps que la lampe de chevet. C’est même plus un lapin que tu me poses, c’est un clapier entier qui pue le gourbis animal. Ma vie est déserte de toi. Je te cherche partout, te trouve jamais. Je te donne des rendez-vous auxquels tu ne viens pas, et parfois tu déboules comme ça, sans prévenir sans quoique ce soit, souvent tu arrives quand je ne peux rien faire que te regarder passer, alors que je voudrais te plaquer contre un mur pour te demander une explication, mais non, tu apparais comme un diable sorti de sa boite, et tu viens me chatouiller le cerveau quand je conduis, quand je bois une bière avec les potes, quand je fais les courses, bref, dans n’importe quelle situation où je ne peux pas te tirer par le bras, tu me nargues en crachant deux trois phrases, avant de t’enfuir en courant si je referme les doigts sur un stylo. On dirait le chat de J., mon meilleur ami, qui ne daigne montrer ses moustaches que toutes les trois semaines pour avaler sa gamelle, et si on a le malheur de s’approcher, il se carapate en faisant le gros dos.

J’ai bien été tentée, à ta dernière visite impromptue, de faire un drift sur l’autoroute pour te tendre majeur, insultes et stylo, écris-toi toute seule et reviens quand je suis dispo, mais il y avait ma copine qui dormait sur le siège passager, on était en route pour les vacances, alors j’ai rien dit et j’ai accéléré. Et t’es repartie. Niveau contradictions tu es pire que moi, et c’est une torture que tu m’infliges, que d’attendre quelqu’un sans savoir quand il reviendra, ni même s’il reviendra, de l’apercevoir ombre fugace au coin d’une rue, n’être pas sûre qu’on l’a vraiment vu, on s’est peut être trompé.

On a pourtant fait une bonne équipe toi et moi, je ne comprends pas cet abandon, je t’aurais vexée ? Toutes ces fois où je t’ai dit que tu me torturais, que ma vie serait mieux sans toi comme ampoule au bout de mes doigts, que je les enviais, tous, tous ceux à qui tu ne parles pas qui ne reçoivent pas tes visites aussi infernales qu’exquises et ne connaissent pas tes caprices ni cette sensation qu’on me mord à l’intérieur cette urgence qui démange cette montée qui ressemblerait presque à un orgasme et rien pouvoir faire non rien pour calmer ta furie quand tu pénètres dans moi. Je fais l’amour aux mots en espérant t’y retrouver, mais ça marche pas. Je ne pensais aucune des horreurs que j’ai dit de toi, tu me connais, je suis trop excessive, il faut pas m’écouter dans ces moments-là.

Je me dis parfois que tu dois avoir aussi peur de moi que j’ai peur de toi. Dans la guerre et la passion qui nous opposent, le silence du champ de bataille est le pire des affronts. Alors j’attends que retentisse ton clairon. Mes armes sont prêtes. Carnet, stylo noir, cigarette. À nous deux.

Rituellement tienne,

B.