Lettre à la lesbiennité

© Fabrizio Verrecchia

Chère lesbiennité,

Enfin on t’annonce, trompettes et clairons, enfin tu te dévoiles à moi, enfin je t’assume. Je t’assume quand je tiens sa main aux ongles vernis dans la rue, je t’assume quand je lui cours après pour embrasser ses lèvres roses sur le quai de la gare, je t’assume quand en boite de nuit j’adresse à ses hanches un sourire complice.

Chère lesbiennité, je t’assume même si tu me donnes envie d’abdiquer, quand on se fait aborder par un pauvre gars à la langue pendante dans cette même boite de nuit, quand mes potes me demandent si j’ai menti pendant toutes ces années avec mon ex mec, quand on nous regarde dans la rue, les yeux rivés sur nos mains enlacées, les jugements cloués à nos lèvres qui s’effleurent. Ce n’est pas un regard de haine. C’est un regard curieux. Fouinard. Perdu presque. Comme on regarde les girafes au zoo. On est déstabilisé, dépaysé, un peu triste pour elles d’être là, mais on les mate benoîtement sans aucune pudeur. Après tout, puisqu’elles sont là, autant les regarder. J’me sens comme une bête de foire. En vérité. J’me sens foirée.

J’me sens foirée et je te sens foirer, quand on te regarde avec ces yeux là, j’te sens vaciller à l’intérieur de moi. Pas vraiment tomber. Trébucher. Ça me rappelle quand je réussis un improbable créneau à contresens, seule dans ma voiture, mais dès qu’il y a un passager, j’y arrive plus. J’assume plus je sais plus comment on fait. Pourtant je sais braquer et contrebraquer. Mais c’est quand on te regarde de trop près qu’on se braque toutes les deux.

C’est là que je sens que tout peut foirer. Quand elle desserre ses doigts autour de ma paume parce que tous les regards voyeurs y pèsent trop lourd dessus. J’ai envie de les agripper ses doigts. J’ai envie de gifler tous les yeux globuleux indélicats, dans lesquels y a rien de plus insidieux, y a rien de plus malaisant, que des loupes grossières du genre de celles qu’on met au théâtre pour mieux scruter la scène. J’me sens microscopée. Et tu te nécroses à l’intérieur de moi.

Et le pire, dans tout ça, c’est que c’est même pas de la haine. C’est même pas de la bonne vieille homophobie, le coup classique, le vieux de la vieille, dont on ne peut déplorer que le manque d’originalité tellement le reste de sa saleté ne mérite pas qu’on s’y attarde. Le pire dans tout ça. C’est continuer à sortir de l’ordinaire. C’est pas de l’homophobie. C’est de l’homozoo.

Je le sais, que tu aimerais être ordinaire. Que tu aimerais passer inaperçue dans une foule. Qu’on te remarque pas, qu’on ne relève pas les yeux sur toi, que tu ne sois pas l’unique définition de mon être quand on parle de moi. Alors j’continuerai, tous les jours, à lui tenir la main dans la rue, pour que peut-être à un moment, je ne sais pas quand ni où mais ça arrivera, à un moment, quelqu’un dans la rue ne nous adressera aucun regard. Parce que définitivement, de notre couple, il n’y a rien à remarquer.

Gaiement tienne,

B.