Lana Del Rey & The Weeknd – Les amants maudits

Après des semaines de teasing, de singles parcimonieusement égrenés et de vidéos Instagram éthérées, l’heure est enfin venue: Lana Del Rey, toute sourire après un road-trip boudeur en 4 volets, nous livre son nouvel opus. Petite révolution avant même sa sortie: pour la première fois, The Weeknd posait sa voix angélique sur un album de la belle – et sur le titre éponyme, rien que ça -. Pourquoi s’y attarder ? Parce qu’ainsi, Lust For Life entérine une relation musicale distanciée mais passionnée entre deux tourtereaux tourmentés. Retour sur un duo évident:

Pour comprendre les mécanismes de ce dialogue lointain, rappelons en guise d’introduction que malgré une imagerie phagocytée par le vintage des sixties, Lana Del Rey connait une longue histoire de flirt avec le hip-hop (ne l’a t elle pas signifié dès ses premiers hits: “You were sort of punk rock, I grew up on hip-hop”), aussi bien au niveau de ses paroles (“Drop it like it’s hot in a pale moonlight”), de ses vidéos (National Anthem) que de sa production (High By The Beach). Si Ultraviolence marquait une parenthèse, la Ghetto Nancy Sinatra profite de Lust For Life afin de clamer haut et fort son amour pour le genre. Or, mis à part la musique et un sens commun de l’égotrip, le lien évident entre l’art de Lizzy Grant et le hip-hop tient dans la narration répétée de relations dysfonctionnelles, le tout empreint d’une pernicieuse sacralisation. Et l’une des figures les plus actuellement emblématiques à ce sujet n’est autre que The Weeknd.

Outre un talent évident, la réputation d’Abel Tesfaye s’est en partie construite grâce à des paroles focalisées sur la violence du relationnel amoureux – ce n’est pas anodin si un de ses singles les plus explicites a été repris par Eminem -. Crudité désabusée des mots, récurrence de thèmes aussi problématiques que le consentement, jeux vicieux du chat et de la souris, récits laconiques des conséquences désastreuses engendrées par ce type de comportement… Mais dans cet océan de tristes considérations pour l’amour – et par proxy, pour la gente féminine -, une seule sirène semble trouver grâce aux yeux du chanteur: Lana Del Rey, présente sur l’ensemble de ses opus. 

Il faut dire que la belle subit le même type de critiques essuyées par The Weeknd: lui est reproché la narration complaisante de relations délétères, sans manifestation de la moindre volonté d’en sortir. Certains affirment que Lana est un généreux “oui” – aussi bien dans son esthétisme que dans ses paroles – qui s’étend à toutes les formes d’amour, du plus sain et surtout au plus destructeur. D’autres lui reprochent de romantiser le couple toxique, choisissant  de délibérément ignorer la dangerosité de ce type de modus operandi relationnel dans la vraie vie. The Weeknd en mec apathique et lunatique face à l’amour d’un côté, Lana en groupie sado-maso de l’autre… (B)romance en vue.

C’est que Lana Del Rey et The Weeknd jouissent d’un don similaire: leur voix voile et désamorce la brutalité de leurs propos, leur permettant ainsi de porter aux nues des situations normalement embourbées dans la fange de la trivialité humaine. Les exemples ne manquent pas, mais une belle occurrence de ce phénomène d’élévation est à trouver sur Stargirl, l’interlude du dernier album de The Weeknd avec Lana en featuring. La ballade berce, la voix de la chanteuse miaule et s’envole dans les aigus tandis qu’Abel répète son refrain comme une incantation. Passer le charme des mélodies et des voix, demeurent les métaphores à peine voilées de paroles aussi crues que l’acte qu’elles décrivent.

Lors d’une interview pour Pitchfork, The Weeknd présentait Lana Del Rey comme son premier choix en terme de collaboration: “Elle m’inspire autant que je l’inspire. J’ai le sentiment que nous nous sommes toujours parlés à travers notre musique respective (…). Elle est la femme dans ma musique, je suis le mec dans la sienne”. Et en effet, le jeu des miroirs, dialogues et similitudes est sans fin. Quand Lana chouine que son homme : “vit pour l’amour, pour les femmes aussi – je n’en suis qu’une parmi les autres”, The Weeknd confirme: “j’ai baisé deux meufs avant toi, tu vas devoir t’adapter à mon rythme”. Mais lorsque l’égo féminin revient au galop, remettant l’amoureux inadapté à sa juste place (“oui mon mec est très cool, mais pas aussi cool que moi”),ce dernier se rend compte que: “elle aura toujours le meilleur de moi même – et le pire reste à venir”. Les rôles s’inversent alors: lorsque The Weeknd lui avoue: “Je ne serai rien rien, rien, rien sans toi”, c’est le moment qu’elle choisit pour répondre: “Tout ce que je veux, c’est me défoncer sur la plage”. Quand il s’inquiète que: “tu ne voudras sûrement jamais plus de moi, je le sais”, celle lui balance: “tu es un mauvais garçon, mais ça ne fait pas de toi un homme”. Puis la mélancolique chanteuse s’attendrit, se rappelle et fait mine de pardonner: “j’aurais dû apprendre à te laisser rester. Tu ne me voulais pas tout le temps, mais tu valais tout de même le coup”. Et The Weeknd de susurre,: “je suis ce dont tu as besoin, je suis ce dont tu as besoin”. Quand Lana conclut: « tu n’es pas bon pour moi mais je te veux, je te veux« , The Weeknd confirme: « je serai toujours là pour toi, je n’ai aucune honte« , avant de finir à l’unisson: “je suis prisonnier de mon addiction, accro à une vie vide et froide, prisonnier de mes décisions”.

Et c’est pour ces raisons que Lust For Life nous a fait réellement plaisir: le single éponyme brise le cercle infernal de la relation abusive pour se matérialiser dans une oeuvre débordante d’amour. Lana Del Rey avait commencé sa carrière avec un album intitulé “Nés pour mourir”, tandis que le 1er opus de The Weeknd s’ouvrait sur cette phrase: “Dites leur que ce garçon n’est pas fait pour l’amour”: et pourtant, leur difficile épopée s’achève sur Lust for Life, mélopée où ils affirment que leur “luxure (« amour » aurait été trop faible pour ces deux-là, dignes allégories de l’expression “ride or die”) pour la vie les maintient vivants”. Même si pointe le besoin des extrêmes pour demeurer en vie, on a hâte d’apprécier la suite de ce feuilleton musical.

Photo de Une: EmmaxoEdits via celcmr sur Pinterest