Interview – Joséphine, Osez le Féminisme !

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Joséphine a 24 ans, elle est en dernière année de master à l’IEP de Strasbourg. Depuis trois ans elle milite pour Osez le Féminisme au sein de l’antenne 67. On a voulu l’interviewer car justement, Joséphine a 24 ans. Moins 3, ça fait 21 ans. Et bizarrement, féministe à 21 ans, ça sonne comme un truc vachement courageux. On était hyper emballées par l’interview, et en même temps hyper choquées de se sentir à ce point-là emballées. Comme si on avait trouvé la perle rare. Parce que « féminisme » reste encore et toujours un mot-valise où l’on ne range pas que de belles idées. L’image de la femme hystérique n’est jamais loin, et surtout, aujourd’hui, on imagine des vieilles soixante-huitardes qui ont Le Deuxième Sexe sur leur table de chevet. Qu’est-ce que ça signifie choisir de s’engager à 21 ans, et militer à 24 ? Partager sur Facebook les invitations aux Feminist Camps et des selfies entre copines ? Et si le féminisme n’était pas un truc de vieux, et si on arrêtait de se poser la question « est-ce que je suis un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout, féministe », et si on osait, en fait, tout simplement ? Beaucoup de blogueuses, journalistes, femmes influentes auprès de jeunes se sont fait les relais de messages féministes à l’encontre du harcèlement de rue, on pense à la dessinatrice Diglee notamment. Comme si une brèche s’ouvrait pour nous permettre à toutes de se poser les bonnes questions, et d’adopter les bonnes réponses. Joséphine fait partie de ces filles qui ont choisi de se poser les bonnes questions, Girlshood est allé la rencontrer.

Girlshood : Le féminisme, comme qualificatif du mouvement revendiquant l’égalité hommes-femmes et se battant pour le droit des femmes, n’apparaît qu’à la fin du XIXème siècle. Avant cela, il qualifie la féminisation pathologique de certains hommes. Un mot alors très péjoratif.
Aujourd’hui on parle de plus en plus de féminismes. On utilise ce mot au pluriel, comme pour l’atténuer quelque part. Est-ce que ce pluriel fait sens pour toi ?

Joséphine : Pour ma part j’aurais tendance à garder le singulier, car le féminisme est universel. Il s’agit de considérer les femmes comme les égales des hommes. De lutter contre les discriminations dont les femmes sont victimes au quotidien, qui elles, sont multiples. Donc oui, pour moi il y a un féminisme, mais des discriminations.

G : Tu te dis aujourd’hui ouvertement féministe. Ça a toujours été évident pour toi ?

J : C’est une bonne question. Pendant des années je pensais que j’étais féministe, comme beaucoup de femmes le pensent aujourd’hui, mais je ne me disais pas pour autant féministe. « Féministe » dans la pensée collective, c’est presque un gros mot. Les féministes, ce sont des femmes hystériques et poilues dont le but est d’émasculer les hommes. Et puis un jour on m’a étiquetée féministe, c’était pendant un cours à Sciences Po lors duquel j’avais pris position, et même si c’était péjoratif dans la bouche des mecs de ma classe, je me suis dit pourquoi pas. Si être féministe c’est juste demander l’égalité hommes-femmes, eh bien oui, je suis féministe.
À la suite de ça il y a des filles qui sont venues me voir pour me dire « Ah mais tu sais, moi aussi parfois j’aimerais dire non, dire que cette réflexion me dégoûte, que ça ou ça me dérange, mais pour autant je préfère ne pas dire que je suis féministe. »
C’est difficile de se revendiquer féministe car l’idée qu’on en a est biaisée. On fait croire que les féministes sont marginales et qu’elles traitent de quelque chose de farfelu, avec pour objectif d’aller contre les hommes.

G : En fait c’est ça le problème, les hommes n’acceptent pas que pour une fois ça ne tourne pas autour d’eux. Ils faut qu’ils fassent du féminisme un mouvement contre eux, alors que c’est un mouvement pour les femmes.

J : Exactement ! Et puis on ne risque pas d’être contre eux puisque je suis intimement persuadée qu’au contraire, on n’atteindra l’égalité qu’avec eux. Le féminisme, c’est créer des espaces dédiés aux femmes, c’est s’occuper de problèmes principalement vécus par des femmes, qui placent les femmes au centre, ce qui n’est pas habituel dans nos sociétés.

G : À quoi ressemble ton engagement au quotidien ?

J : Je suis militante d’Osez le Féminisme depuis trois ans. C’est une asso assez jeune, créée en 2009 en réponse aux coupes budgétaires pour les plannings familiaux annoncées par la réforme Bachelot, et en soutien aux femmes espagnoles qui ont vu leur droit à l’avortement menacé. Aujourd’hui il y a plusieurs antennes en France, je milite pour ma part dans l’antenne 67 en Alsace. C’est une association mixte, même si dans les faits peu d’hommes sont adhérents.
Mais en dehors de l’association, mon engagement se décline dans la vie de tous les jours. Pour moi il s’agit de conscientiser les inégalités et les discriminations, les petites réflexions machistes ordinaires. Ça consiste à relever systématiquement ces types de remarques par des « non, je ne comprends pas ce que tu veux dire par là », « non je ne comprends pas pourquoi tu me dis ça. » Il n’y a pas besoin d’être agressif, en général la personne qui a dit quelque chose de sexiste est embêtée car elle ne s’était pas rendue compte de la portée de ses paroles. Ces réflexions sont passées dans le langage courant.

G : Passées dans le langage courant, ou plutôt elles n’en sont jamais sorties !

J : Oui ! Rires. C’est quelque chose qu’on a du mal à se dire, que ce n’est pas normal. L’autre problème c’est qu’on estime que ce n’est pas important, on n’a pas envie de réfléchir à ces questions-là, il y a toujours quelque chose de plus grave qui passe avant.

G : Est-ce que tu as l’impression d’avoir une influence sur les femmes qui t’entourent ?

J : Mmm… La difficulté c’est qu’on est très vite ramenée à « Oh lala mais t’es chiante, ça va il a juste fait une blague. » Comme si, sous couvert d’humour, on pouvait tout dire, y compris des réflexions sexistes. Et parfois c’est vrai qu’on n’a pas envie de passer pour la relou, celle qui est de mauvaise humeur, « Ben alors t’as tes règles ou quoi ? ». Mais je continue à en parler, à en discuter avec des hommes qui ne sont pas convaincus, comme avec des femmes qui me disent « Moi je pense que je suis féministe, je suis pour l’égalité, mais tu vois les féministes elles me gênent parce que. » C’est un classique celui-là : « elles me gênent parce que. » Beaucoup de femmes me disent ça, et étonnamment beaucoup de jeunes. La grande majorité des jeunes pense que les grands combats féministes ont déjà eu lieu, qu’on a obtenu tout ce qu’on voulait et qu’on n’a plus de raison de nous plaindre. On nous renvoie toujours à des femmes qui subissent bien pire dans d’autres pays. Alors que paradoxalement on assiste à un vrai recul dans le droit et le respect des femmes aujourd’hui car on considère qu’il n’y a plus rien à dire ni à faire. Moi on me ressort toujours le débat Mme/Mlle pour me montrer que le féminisme est devenu complètement futile.
Certaines femmes sont capables de me dire « Moi tu sais, je n’ai jamais vécu de discrimination. » Alors ok, génial, super. Mais même si j’aimerais vraiment pouvoir le croire, j’ai peur que ça soit surtout qu’elles ne s’en rendent même plus compte. Ces discriminations sont devenues banales, normales.

G : Et pire que ça, aujourd’hui même les femmes et les jeunes filles s’y mettent. On ne mettra jamais assez le doigt sur le slut-shaming qui fait rage sur les réseaux sociaux notamment.

J : Chez Osez le Féminisme on appelle ça le « manque de sororité » en référence au manque de fraternité. C’est quelque chose qui remonte à très loin, ça prend racine dans la domination masculine des sociétés patriarcales. Depuis qu’on est nées, on nous met en compétition les unes avec les autres : qui est la mieux habillée, la plus jolie, la plus débrouillarde, la plus intelligente… On se juge énormément les unes les autres dès notre enfance et plus tard dans tous les domaines : au travail, entre copines, dans nos relations avec les hommes etc. On manque cruellement de bienveillance les unes envers les autres.
C’est typiquement le truc du « oui bon, t’as vu quand même comment elle était habillée » qui fait extrêmement mal quand on l’entend dans la bouche d’une femme, de qui on serait en droit d’attendre un minimum de soutien.
Ce truc de nous diviser de cette manière-là, c’est être sûr que les femmes utiliseront les mêmes critères que les hommes pour distinguer les « filles biens » des « putes ». On se retrouve ainsi, en tant que femme, à juger d’autres femmes alors qu’on pourra être soi-même à tout moment victime de ce jugement et ne pas l’accepter.

G : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. » C’est Simone de Beauvoir qui écrit cela dans Le Deuxième Sexe. Tu faisais référence plus tôt au cas de l’avortement en Espagne, est-ce que, compte tenu de la crise actuelle que connaît la France, il faut se faire du souci aussi chez nous ?

J : Quand on fait le lien entre crise et recul des droits des femmes, il faut distinguer deux choses.
La première, c’est l’action du politique. Quand François Hollande déclare vouloir promouvoir l’égalité, la parité, et fait de son Ministère des Droits des femmes un secrétariat d’état, puis un Ministère des Droits des femmes, de l’Enfance et de la Famille, le recul est assez flagrant. Peut-être que ça n’empêchera pas madame Rossignol de faire du très bon travail, mais en terme de symbole c’est un véritable retour en arrière. Il ne manque pas grand chose pour nous ramener à nos cuisines et nos casseroles.
Le fait d’être en crise fait passer l’égalité au tout dernier plan. Ce qui est étrange parce que je ne suis pas la seule à penser que l’égalité peut être le socle sur lequel on pourrait construire beaucoup de choses. Les inégalités ne sont pas signes de modernité et de développement d’une société.
La deuxième chose, c’est qu’aujourd’hui on aime se focaliser sur des thèmes comme le voile, objet et symbole d’oppression des femmes, musulmanes en sous-entendu, ce qui est un faux débat qui fait beaucoup de mal au féminisme et à l’égalité. Il vient se greffer à l’islamophobie ambiante dans les sociétés européennes et diviser les femmes en recréant de multiples communautarismes, nous empêchant d’aspirer ensemble à un socle universel. Les crises favorisent le repli sur soi.

G : Pour remettre le féminisme à la mode, surtout auprès des jeunes, est-ce que des stars de la pop comme Beyoncé pourraient être de bons porte-parole ? En tapant « icône féministe » sur Google, on a eu la surprise de tomber non pas sur des articles parlant de Simone de Beauvoir ou de Simone Veil, mais sur des articles ne traitant que de Beyoncé s’affirmant féministe.

J : Moi je ne rejetterai jamais quelqu’un qui se dit féministe, tant que ce qu’elle fait et ce qu’elle dit ne va pas à l’encontre des principes même de l’égalité. Je peux comprendre le débat suscité par l’affirmation féministe de Beyoncé car elle apparaît comme paradoxale. Mais attention à ne pas tomber dans le slut-shaming que l’on évoquait tout à l’heure. Il ne s’agit pas de dire qu’elle ne peut pas être féministe parce qu’elle danse nue dans ses clips. Car il faut remarquer qu’elle n’est jamais le faire-valoir d’un homme, au contraire, elle est seule ou avec d’autres femmes. Elle incarne le girlpower. Tout ce que j’espère c’est qu’elle n’oubliera pas les causes féministes le jour où ça ne l’aidera plus à faire parler d’elle et faire vendre ses albums. J’espère aussi qu’elle continuera à s’engager et parlera davantage de la cause féministe. Ce sera quand même génial le jour où l’on pourra toutes se promener dans la rue en body et talons hauts !

G : Peux-tu nous parler un peu plus d’Osez le Féminisme, l’association où tu milites ?

J : Oui, ce sont des débats, des discussions, des présentations de travaux réalisés par des intervenants spécialisés, mais aussi des camps (2 week-ends dans l’année), et des cours d’auto-défense.
Concernant les camps, ce sont des week-ends mixtes où les adhérents se rejoignent pour assister à des conférences et participer à des workshops. On se forme également à retransmettre les enseignements à notre retour dans nos régions et soulever de nouvelles questions. Les sujets sont divers, le traumatisme après des violences, les soins en milieu médical, la prostitution, la pornographie, le revenge porn, la sororité, qui pour le coup est un atelier non mixte. Et il y a aussi des workshops, ça va du tricot à l’introduction à la coupe menstruelle.
C’est un moment agréable où l’on peut souffler. Dans un Feminist Camp tu n’as pas besoin de toujours argumenter, démontrer, persuader les gens, sortir les chiffres, parce que même si entre nous on est plus ou moins radicales, sur le fond on est toujours d’accord. C’est un espace bienveillant, très ressourçant. Parce qu’au quotidien on demande toujours aux féministes de prouver, d’expliquer pourquoi ça et ça n’est pas normal. Alors que finalement, pourquoi ne serait-ce pas aux autres de prouver que telle inégalité n’en est pas une et devrait perdurer ? À un moment il faudrait inverser le devoir de justification.

G : Est-ce qu’on peut conclure en disant que le combat de nos aînées était un combat avec les politiques et que le combat de notre génération est un combat quotidien avec les mentalités ?

J : Oui, ça me plaît bien, même si on fait encore passer des lois, comme par exemple la pénalisation des clients de la prostitution qui enlève à la prostituée le statut de racoleuse.
Mais c’est vrai qu’aujourd’hui, tout le monde est au courant des discriminations que les femmes subissent et pourtant ça ne fait pas bouger les foules. Cela montre que pour agir, il en est du ressort de chacune et de chacun. Il faut oser. Il faut se sentir légitime. Si ça me paraît normal de dire « non je n’ai pas envie de faire ça » ou « non je n’ai pas envie que tu me dises ça comme ça », il faut le dire, calmement, tranquillement, mais le dire. Donc il faut y aller, il faut oser !