Cinquante nuances de (Sasha) Grey

« Quoi, tu n’as jamais vu de porno ? ». Au collège, au lycée, une ritournelle presque quotidienne. Le porno, un conte initiatique ou roman d’apprentissage, parce que flânait déjà l’impératif de performance sexuelle. Mais pas pour moi. Il y avait quelque chose de gênant dans le mot même, cette assonance grossière, cet étalage excessif. J’ai été éduquée dans le fantasme, le calfeutré, l’énigme. Le sexe, je l’ai découvert en escaladant la bibliothèque parentale jusqu’aux plus hauts brûlots. Manara, Ranxérox, Sade. Pas de place au doute, mais la danse des mots laissait la rêverie librement dériver sur les courbes dessinées, les lèvres en papier entr’ouvertes, miaulements sur encre, coupures sur page. Bref. Pas mon truc le porno. Et puis un jour, sur mon écran, elle est apparue. Malgré moi. Une apparition, c’est le mot.

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Elle avait ce physique fantasmatique gênant. Ce truc de jeunette qui se fait prendre par trop d’étalons trop grands pour elle. Un corps filiforme d’ado nasty ; pas vraiment de poitrine, mais des fesses à devenir lesbienne. Elle avait surtout ce sourire. Un rictus trop imperceptible pour être explicitement agressif mais trop présent pour ne pas indisposer. Par delà la triviale allumeuse. Vicieux comme une invitation à jouer.
Mon index se précipite, hésite, et presse enfin sur « play ». Jouons. Et elle joue ; hard. Longtemps. Et ils sont nombreux à valser autour d’elle. Parfois, mes yeux tentent de s’extirper, de quitter l’écran claustrophobe. Gênés, interloqués, électrisés. Mais ils y reviennent, inéluctablement aimantés. Pourtant elle débute la scène comme toutes les autres : comme un objet. Mais plus les minutes passent, plus son bassin s’allume, suffoque et s’abîme, plus elle objectifie à son tour. C’est sa magie, son rythme, son mythe. Elle retourne la logique de domination établie, la violente dialectique des corps pornographiés. Plus ils sont nombreux, hargneux et acharnés, plus elle s’embrase, incendie et absorbe. N’était-elle pas célèbre pour avoir ordonné à Siffredi : « frappe-moi dans l’estomac » ? Le maître étalon du milieu, devenu un toyboy de plus au service de son plaisir à elle. Plaisir dévorant.
Du coup, tout y passe. Hommes, femmes, machines. C’est un cliché, un oxymore facile, c’est un trou noir qui irradie. Tout ce qui l’approche disparaît inexorablement, le temps alangui se dilate, la matière alentour se dissout dans son désir. Elle, c’est un condensé de substances brutes. Muscles bandés, cambrure douloureuse, gorge tendue, mâchoires révulsées. Tout ce qui l’approche elle s’en saisit, l’enserre, l’emprisonne et le désintègre par absorption, atome par atome.
Et quand, enfin, elle calme son corps trempé – autour d’elle, un champ de bataille où subsistent quelques gémissements sourds –, quand elle relève ses yeux sans fatigue, le défi qui embrase son regard, c’est le point de non retour pour ses acolytes, pour nous, pour moi. Quand elle sourit malicieusement, passe sa main sur son visage et finit les derniers vestiges de ses partenaires défaits dans sa bouche, c’est son point de singularité. Il n’y a plus rien. Il n’y a plus qu’elle, ses yeux malins, sa langue provocatrice ; et cet infernal sourire. Le sourire au cinquante nuances.

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Article original publié dans Galante, N°6 Spécial Pornographie

Image Une : Tumblr.